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Pokemon GO, CAPTCHA et IA : quand nos usages entrainent les machines

Nos clics, nos trajets et nos jeux alimentent l'IA a grande echelle. Le vrai sujet n'est peut-etre plus la technologie, mais le travail invisible que nos usages produisent.

Des CAPTCHA a Pokemon GO, le numerique transforme nos gestes banals en matiere premiere pour les modeles d'IA.

IA Pokemon GO Donnees
Une personne attiree dans un vortex numerique autour d'un smartphone, symbole de l'entrainement invisible des IA.
Nos usages quotidiens du numerique peuvent alimenter des IA sans que cela ressemble a un travail explicite.

Je suis tombe sur cette info presque par hasard, et elle m'a fait sourire... avant de me mettre un leger doute.

On vit vraiment une epoque formidable. Apres avoir passe des annees a cliquer sur des cases pour prouver que je suis bien humain - "selectionnez les passages pietons", "cliquez sur les feux rouges" - voila que j'apprends que mes balades sur Pokemon GO pourraient servir a entrainer des robots a se deplacer dans le monde reel.

Dit comme ca, ca sonne presque poetique. Ou un peu inquietant. Je ne sais pas encore.

Comprendre ce qu'on fait vraiment (sans le savoir)

Au debut, j'ai eu ce reflexe un peu naif : "bon, c'est juste un jeu, on chasse des Pokemon, on marche, on s'amuse".

Sauf que derriere Niantic, il n'y a pas qu'un studio de jeu. Il y a une ambition bien plus vaste : construire une sorte de copie numerique du monde reel. Une carte vivante, precise, enrichie en permanence par... nous.

En jouant, on ne fait pas que se deplacer. On enregistre des trajets, des habitudes, des rythmes. On scanne parfois des lieux avec la camera. On interagit avec des points precis dans l'espace. C'est comme si, sans le vouloir, on participait a dessiner une version "comprehensible par les machines" de notre environnement.

Et cette carte-la, elle interesse beaucoup de monde. Notamment ceux qui developpent des robots capables de naviguer seuls dans nos rues.

Quand jouer devient entrainer

C'est la que j'ai commence a faire le parallele avec les anciens CAPTCHA. Tu sais, ces petits tests imposes par Google pour verifier qu'on n'est pas un robot.

A l'epoque, je pensais vraiment que c'etait juste une barriere de securite un peu penible.

En realite, on faisait deja le boulot. En identifiant des bus, des velos ou des passages pietons, on aidait a entrainer des IA de vision par ordinateur. On participait, sans le savoir, a ameliorer des systemes comme ceux de la conduite autonome.

Ce qui change aujourd'hui, c'est l'echelle et la subtilite. On n'est plus face a une tache explicite. On ne "travaille" plus quelques secondes. On vit, on joue, on se deplace... et ca suffit.

Une gigantesque experience collective

En creusant, je me suis rendu compte que ce modele est partout.

Des jeux comme Foldit ont permis de resoudre des problemes scientifiques complexes en transformant la recherche en puzzle. Des apps comme Duolingo utilisent les reponses des utilisateurs pour ameliorer leurs modeles linguistiques. Meme dessiner n'importe quoi sur Quick Draw alimente des bases de donnees pour entrainer des IA.

A chaque fois, le principe est le meme : transformer une tache difficile pour une machine en activite simple pour un humain.

Et ca marche incroyablement bien. Parce qu'on est motives. Parce que c'est ludique. Parce qu'on n'a pas l'impression de travailler.

Le glissement discret

Ce qui me trouble un peu, ce n'est pas le principe en lui-meme. Apres tout, contribuer a faire avancer la science ou la technologie, pourquoi pas.

C'est plutot la facon dont ca s'integre dans notre quotidien.

Avant, on nous demandait explicitement notre aide, meme si on ne comprenait pas tout. Aujourd'hui, on n'a plus besoin de nous demander. Nos usages suffisent.

Chaque deplacement devient une donnee. Chaque interaction devient un signal. Chaque moment "inutile" devient potentiellement utile pour une machine.

C'est fluide, invisible, presque elegant. Mais aussi un peu deroutant.

Une drole de boucle

Je me suis surpris a osciller entre deux lectures.

D'un cote, il y a quelque chose d'assez fascinant. On construit collectivement des systemes capables de mieux comprendre le monde. Des robots livreurs plus efficaces, des villes mieux cartographiees, des services plus fluides.

De l'autre, il y a cette impression etrange d'un travail diffus, non remunere, non conscient. Une sorte d'economie parallele ou notre simple existence alimente des modeles qui, demain, pourraient nous remplacer sur certaines taches.

Finalement, je reviens a cette idee simple qui m'a frappe au depart. On a commence par prouver qu'on etait humains face aux machines. Aujourd'hui, on les entraine. Et demain... elles pourraient peut-etre faire sans nous.

Je ne sais pas si c'est une evolution logique, une derive ou juste une etape normale. Peut-etre un peu des trois. Mais une chose me reste en tete : a quel moment exactement on a commence a travailler... sans s'en rendre compte ?