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Stephen Hawking : une vie trop courte pour arrêter d’être curieux

Face à l’immensité de l’Univers, notre passage paraît minuscule. Et si c’était justement une bonne raison de poser de grandes questions ?

Derrière une phrase qui invite à regarder les étoiles, un débat beaucoup moins tranquille qu’il n’y paraît.

Stephen HawkingUniversCuriosité
Livre ouvert dont les pages se prolongent en un ciel étoilé, illustration aux tons bleu nuit et dorés.
Illustration générée par IA : le livre et le ciel figurent l’exploration par la pensée, pas une représentation scientifique de l’Univers.

Il y a des phrases qui donnent envie de lever les yeux du téléphone. Celle de Stephen Hawking sur notre bref passage dans l’Univers en fait partie. L’idée est simple : nous disposons de peu de temps et n’explorons qu’une toute petite portion de ce qui existe. De quoi remettre une contrariété de la journée à sa place. L’Univers, lui, semble assez peu préoccupé par nos notifications.

Mais ce qui m’intéresse dans cette phrase, c’est ce qui vient après. On pourrait y entendre une invitation à se faire tout petit. Le texte prend une autre direction : malgré nos limites, nous cherchons à comprendre. Ce n’est pas tout à fait la même histoire. La première ferme doucement la porte ; la seconde demande ce qu’il y a derrière.

Une phrase, deux auteurs et un « mais »

La formule ouvre The Grand Design, paru en 2010 et coécrit avec le physicien et vulgarisateur Leonard Mlodinow. Il mérite de rester dans le cadre : le nom le plus célèbre ne permet pas de distribuer rétrospectivement les phrases entre les deux auteurs.

La suite de l’ouverture oppose à la brièveté de notre existence la curiosité humaine. Nous nous interrogeons sur le monde, son origine, la réalité. Notre petite expérience personnelle ne nous empêche pas d’essayer d’en comprendre davantage. Elle explique même pourquoi nous avons besoin d’observations, d’outils et de connaissances partagées.

J’aime ce déplacement. Il ne s’agit pas de nous persuader que chacun visitera les galaxies. Explorer peut aussi vouloir dire examiner, raisonner, apprendre. On peut ne jamais quitter son quartier et rencontrer une idée qui agrandit sensiblement l’horizon. Le voyage ne se mesure pas toujours au nombre de kilomètres.

La carte postale cachait une dispute

Le livre ne s’arrête pourtant pas à cette belle invitation. Hawking et Mlodinow revendiquent pour la physique la capacité d’aborder les grandes questions sur l’Univers. Ils soutiennent que la philosophie n’a pas suivi les progrès scientifiques et annoncent, avec une formule volontairement brutale, qu’elle est morte.

Voilà une entrée assez mouvementée pour un texte que l’on pourrait imaginer imprimé sous une photographie d’étoiles. Le constat sur nos limites débouche sur une ambition considérable : expliquer la réalité et l’origine du cosmos avec les ressources de la science.

Il y a une exigence que je comprends dans cette position. Parler du temps ou de la matière sans tenir compte des découvertes qui ont transformé leur description, c’est risquer de discuter longuement d’un monde qui n’est pas le bon. Mais déclarer une discipline entière inutile est une marche supplémentaire. La franchir demande un argument, pas seulement une belle réputation.

Une explication n’est pas automatiquement une preuve

Le livre s’appuie notamment sur la M-théorie, un cadre de recherche cherchant à réunir des descriptions fondamentales de la physique, et sur l’idée d’une pluralité d’univers. L’ambition est immense. Cela ne donne pas à toutes ces propositions le même statut que des résultats vérifiés expérimentalement.

Dans son compte rendu pour Physics Today, la cosmologiste Angela Olinto souligne précisément ce manque : le livre présente une théorie encore à préciser et laisse largement ouverte la question de ses prédictions testables. On peut apprécier la clarté d’une explication tout en demandant comment elle pourrait être confrontée au réel.

Cette distinction me paraît plus utile qu’un match entre admirateurs et adversaires de Hawking. La mécanique quantique peut être remarquablement confirmée sans que chaque scénario qui s’en inspire pour raconter l’Univers entier le soit à son tour. Le prestige d’une brique ne certifie pas automatiquement tout l’immeuble.

Il ne s’agit pas non plus d’écarter les idées parce qu’elles sont difficiles à vérifier. Une hypothèse peut ouvrir des recherches fécondes. Il faut simplement laisser visible son étiquette : piste prometteuse, interprétation discutée ou connaissance solidement établie. Le lecteur a le droit de savoir sur quel sol il marche.

Le « rien » qui contient déjà beaucoup

Une autre formule attire forcément l’attention : l’Univers pourrait apparaître spontanément, sans intervention extérieure. Mais lorsqu’une explication parle d’une création « à partir de rien », il faut s’arrêter sur ce dernier mot.

Un vide physique n’est pas nécessairement une absence absolue. Il peut encore être décrit par des champs, des états possibles et des lois. Et un modèle dans lequel notre temps habituel n’a pas de frontière initiale n’est pas simplement un espace vide où quelqu’un attendrait le démarrage. Les notions ne se superposent pas aussi facilement que les phrases le suggèrent.

La discussion philosophique des modèles cosmologiques aide à distinguer ces questions. Décrire un mécanisme qui ne réclame pas de déclencheur extérieur ne répond pas forcément à celle de savoir pourquoi des lois existent. Ce n’est pas une réfutation de la physique ; c’est une clarification de ce qu’on lui demande.

De la même manière, un créateur inutile dans une explication n’est pas une preuve de l’inexistence de Dieu. Et les limites d’une théorie ne prouvent pas son existence. J’aurais tendance à me méfier des deux raccourcis : ils font gagner du temps au débat, mais en retirant justement la question.

Garder la curiosité, y compris devant une grande signature

Le paradoxe du livre devient alors assez savoureux. Discuter de ce qu’est la réalité, de la valeur d’un modèle ou des critères d’une bonne explication, c’est déjà faire de la philosophie. La discipline annoncée disparue semble avoir laissé quelques affaires dans le bureau.

Reconnaître cela n’enlève rien à l’importance scientifique de Hawking. Cela permet plutôt de ne pas confondre ses travaux, ses propositions de vulgarisateur et les réponses définitives que sa célébrité nous donne parfois envie de lui demander. Un grand chercheur peut proposer une idée que d’autres grands chercheurs discutent. C’est même une situation plutôt saine.

Je reviens donc à l’intuition du départ avec moins de mélancolie. Nous ne verrons qu’une petite partie du monde, et nous n’aurons probablement pas le dernier mot sur son origine. Ce n’est pas une raison pour renoncer à comprendre. Ni pour remplacer notre curiosité par une citation, aussi bien signée soit-elle.

Peut-être que notre manière la plus intéressante d’habiter ce bref passage tient là : apprendre assez pour poser une meilleure question que la veille. L’Univers n’en sera pas plus petit. Mais notre regard, lui, aura un peu grandi.