Comment les élites allemandes ont ouvert la porte à Hitler
Hitler n’a pas gagné une élection à la chancellerie. Des conservateurs lui ont ouvert la porte en pensant pouvoir le contrôler.
Le piège n’était pas caché : ses promoteurs pensaient simplement être plus malins que lui.
On entend encore que les Allemands auraient « élu Hitler ». La formule tient en quatre mots, se retient très bien et rate pourtant l’essentiel. Hitler n’a pas remporté une élection à la chancellerie. Il a été nommé le 30 janvier 1933 par le président Hindenburg, au terme de tractations menées par des conservateurs convaincus qu’ils sauraient l’utiliser.
L’historien Johann Chapoutot revient sur cette responsabilité dans Les Irresponsables et dans un entretien publié par Le Temps. Son titre accuse les élites économiques, militaires et culturelles d’avoir livré l’Allemagne à Hitler par lâcheté, ambition et opportunisme. L’idée est forte. Pour la comprendre sans la transformer en slogan inverse, il faut tenir ensemble la porte ouverte d’en haut et la force de masse qui attendait derrière.
Hitler n’a pas été élu chancelier
La République de Weimar ne choisissait pas son chancelier au suffrage direct. Hindenburg disposait du pouvoir de nomination. En janvier 1933, après l’échec des cabinets de Papen puis de Schleicher, Franz von Papen négocie une coalition avec Hitler et convainc l’entourage présidentiel.
Le premier cabinet ne compte que trois nazis. Les ministres conservateurs pensent encadrer leur nouveau chancelier grâce à leur majorité, à l’armée, à l’administration et à leur accès au vieux président. Papen aurait résumé sa confiance en affirmant qu’ils l’avaient engagé pour eux. Quelques semaines plus tard, le rapport de force avait déjà changé de propriétaire.
Dire que le pouvoir a été remis plutôt que saisi corrige donc un mythe nazi. Cela ne signifie pas que tout était joué au moment de la nomination. L’accès à l’État ouvre la porte ; la terreur, les décrets et la destruction des contre-pouvoirs la referment.
Treize millions d’électeurs ne disparaissent pas
Le NSDAP n’est pourtant pas un groupuscule imposé à une population indifférente. Il obtient 37,3 % des voix en juillet 1932, puis 33,1 % en novembre. Il reste le premier parti du Reichstag, sans majorité absolue. Ses millions d’électeurs, son organisation et la violence de ses troupes donnent à Hitler ce que les cabinets de notables n’ont pas : une base de masse.
La nuance est importante. « Le peuple l’a élu » efface la nomination et les manœuvres. « Les élites l’ont fabriqué seules » efface le vote, l’antisémitisme, la crise et la mobilisation nazie. L’histoire résiste ici aux récits à coupable unique, ce qui est assez inconsidéré de sa part quand on veut une phrase simple pour les réseaux sociaux.
Le recul de novembre 1932 montre aussi que la victoire n’était pas inévitable. Le parti connaît des tensions et semble avoir atteint un plafond. C’est précisément à ce moment que les intrigues conservatrices lui offrent l’accès aux ressources de l’État.
Les élites ne formaient pas un seul bloc
Certains industriels et financiers soutiennent Hitler. Une pétition signée par dix-neuf représentants de l’industrie, de la finance et de l’agriculture demande sa nomination en novembre 1932. Des secteurs veulent briser les syndicats, combattre la gauche et sortir du parlementarisme.
Mais le grand patronat n’agit pas comme une organisation unique. Plusieurs figures majeures ne signent pas la pétition, les financements se dispersent entre différentes droites et Hindenburg nomme d’abord Schleicher. La formule juste est moins spectaculaire : des fractions importantes des élites économiques ont aidé ou facilité Hitler, sans qu’une conspiration patronale unanime suffise à expliquer son arrivée.
L’armée, les hauts fonctionnaires, les médias conservateurs et les responsables religieux suivent eux aussi des trajectoires différentes. Certains adhèrent, d’autres composent, se taisent, résistent ou sont écartés. Distribuer les responsabilités ne revient pas à les dissoudre.
Cinquante-trois jours pour casser la démocratie
Une fois nommé, Hitler utilise une combinaison de légalité apparente et de violence. Après l’incendie du Reichstag, un décret suspend des libertés fondamentales et permet une répression massive. Aux élections du 5 mars, organisées sous intimidation, le NSDAP obtient 43,9 % : toujours pas la majorité seul, mais une majorité avec ses alliés conservateurs.
Le 23 mars, la loi des pleins pouvoirs est votée dans un climat de terreur. Les députés communistes sont empêchés de siéger ; les sociaux-démocrates présents sont les seuls à voter contre. Le Zentrum catholique apporte ses voix après avoir espéré des garanties institutionnelles que Hitler ne respectera pas.
De janvier à mars, les actes gardent des habits juridiques tandis que disparaissent les conditions d’un choix libre. C’est l’une des leçons les plus dérangeantes de Weimar : une démocratie peut être démolie avec des décrets, des votes faussés et beaucoup de gens qui se répètent que la situation reste provisoire.
La leçon n’est pas une photocopie du présent
Comparer Weimar à une démocratie actuelle peut aider à repérer des mécanismes : banalisation de l’extrême droite, contournement du parlement, concentration médiatique ou illusion selon laquelle un allié autoritaire restera contrôlable. Cela ne permet pas de coller le visage de 1933 sur chaque crise contemporaine.
Les institutions, les partis, les économies et les niveaux de violence diffèrent. L’histoire n’est pas un horoscope politique avec des uniformes anciens. Elle vaut mieux comme répertoire de décisions possibles, de signaux et d’erreurs déjà commises.
Ce que montre surtout cet épisode, c’est la rencontre de deux forces. Les nazis avaient construit un mouvement de masse antidémocratique. Des conservateurs leur ont ouvert l’État parce qu’ils préféraient ce risque à la gauche, au parlement ou à leurs rivaux. D’autres institutions ont ensuite rendu possible la consolidation.
Hitler n’a donc été ni simplement élu, ni magiquement imposé par quelques hommes dans un salon. Il a été nommé par ceux qui pensaient le domestiquer, porté par ceux qui le soutenaient et rendu dictateur par la destruction rapide des obstacles. La porte n’explique pas toute la maison. Mais quelqu’un a bien choisi de l’ouvrir.