Pau Broadband Country : le futur est arrivé, mais pas comme prévu
Au début des années 2000, Pau voulait devenir le laboratoire français du très haut débit. La fibre a tenu. L’écosystème promis, beaucoup moins.
Pau avait compris avant beaucoup d’autres que la fibre deviendrait une infrastructure. Elle avait peut-être moins bien mesuré tout ce qu’un réseau ne suffit pas à produire.
Je ne suis pas venu vivre à Pau uniquement pour les Pyrénées. Au début des années 2000, Pau Broadband Country donnait le sentiment qu’une ville moyenne pouvait devenir le laboratoire du futur. Depuis un territoire que l’on situe plus volontiers entre rugby, aviation et industrie du gaz, on promettait la fibre jusque chez l’habitant, des services vidéo nouveaux et une économie numérique qui n’aurait plus besoin de demander la permission à Paris.
J’ai ensuite eu l’occasion de participer à plusieurs projets liés à cet écosystème, notamment dans la production de contenus vidéo, au contact d’institutions et d’acteurs locaux. De cette place, le paradoxe était visible : il y avait bien des fibres, des équipements et une énergie réelle, mais le maillage, les offres et ce que l’on mettait dans les tuyaux ne suivaient pas toujours. Des habitants raccordables ne devenaient pas nécessairement abonnés ; des démonstrateurs prometteurs ne devenaient pas forcément des marchés.
Ce souvenir personnel ne remplace pas un bilan. Il en donne cependant la bonne question : Pau Broadband Country a-t-il échoué, ou avons-nous confondu la réussite d’une infrastructure avec la naissance automatique de tout un monde autour d’elle ? Vingt-quatre ans après le dossier fondateur de février 2002, les chiffres racontent une histoire plus intéressante qu’un simple succès ou qu’un simple flop.
Une ville moyenne décide de prendre de l’avance
En février 2002, la Communauté d’agglomération Pau Pyrénées présente un projet qui paraît presque déraisonnable pour son époque. La France compte encore des millions de connexions par modem. L’ADSL commence à s’installer. Pau, elle, veut tester en vraie grandeur les conditions techniques, sociales et financières du très haut débit, auprès des particuliers, des entreprises, des écoles et des services publics.
Le document de présentation de février 2002 ne décrit pas seulement un réseau. Il annonce une plate-forme expérimentale ouverte aux contenus et aux usages : vidéo à la demande, télévision interactive, visiophonie, téléenseignement, télétravail, administration en ligne, sauvegarde distante, domotique et services urbains. Le mot « cloud » n’est pas encore dans toutes les réunions, mais une bonne partie de son décor est déjà là.
André Labarrère porte la décision politique. Maire de Pau depuis 1971 et président de l’agglomération, il considère que les réseaux transportant voix, données et images doivent relever d’une mission d’intérêt général, au même titre que les routes. Jean-Michel Billaut joue le rôle d’inspirateur et d’évangéliste. Jean-Pierre Jambes, directeur du développement de l’agglomération, coordonne le projet avec des ingénieurs, des chargés de développement économique et des juristes. Dans un entretien publié en 2005, il décrit explicitement cette équipe collective placée sous l’impulsion de Labarrère.
Le premier schéma prévoit un réseau métropolitain de 44 kilomètres, construit entre 2002 et 2004, avec trois centres nodaux et des débits de 10 à 100 Mbit/s. L’investissement public annoncé est d’environ 15 millions d’euros. L’objectif social est aussi précis qu’audacieux : rendre 10 Mbit/s accessibles pour 20 euros par mois et desservir écoles, collèges, lycées, technopoles, centres universitaires, mairies et quartiers tests.
Pau ne veut donc pas seulement aller plus vite. La ville veut devenir le lieu où l’on découvre à quoi sert la vitesse. C’est ce supplément de promesse qui fera la force médiatique du projet, puis une partie de sa fragilité.
Construire le réseau, inventer les services
Le montage choisi sépare les rôles. La collectivité construit l’infrastructure sur le domaine public. En 2003, elle confie son exploitation dans le cadre d’une délégation de service public à la Société Paloise pour le Très Haut Débit, la SPTHD, filiale de Sagem créée pour l’occasion. Axione intervient comme opérateur d’opérateurs : il exploite, supervise et commercialise le réseau de gros auprès des entreprises qui vendront les services aux clients finaux.
C’est une précision importante. La délégation initiale n’a pas été attribuée à Neuf ou à SFR. Ces marques arriveront plus tard dans l’histoire. Au départ, le visage commercial grand public est IPVSET, société locale devenue ensuite Médiafibre. Le dossier de presse du 22 mars 2004 cite Jean-Marc Bayaut, dirigeant d’Héliantis, à la présidence d’IPVSET, aux côtés d’Éric Dournes de Créa-Sud et d’autres entrepreneurs locaux. Héliantis — avec un H — restera un acteur important de l’informatique paloise.
L’offre annoncée est spectaculaire pour 2004 : 10 Mbit/s symétriques et garantis pour 30 euros, pouvant monter jusqu’à 100 Mbit/s, avec téléphonie sur IP, télévision, vidéo à la demande, musique et services à la carte. Le programme vise 1 000 nouvelles prises optiques par mois, 37 000 prises dans les quarante mois, puis 55 000 adresses. Il doit desservir toutes les zones économiques et de services publics, tous les lieux d’enseignement et 80 % des habitants.
La partie vidéo n’est pas un accessoire. IPVSET promet un catalogue de milliers de films et une télévision locale. Créa-Sud et PLATO.TV incarnent cette envie de produire et de diffuser depuis Pau. C’est précisément dans cet univers que j’ai pu observer l’enthousiasme, mais aussi la difficulté : une infrastructure généreuse ne règle ni les droits des programmes, ni le coût des équipes, ni la fabrication quotidienne de contenus capables de convaincre des milliers de foyers.
De grands noms circulent : Microsoft pour l’ingénierie logicielle et les modèles économiques du multimédia, Cisco pour le modèle du réseau, Intel pour le Wi-Fi, IBM pour la sauvegarde distante, mais aussi Toshiba ou NEC dans les discussions industrielles. Les sources d’époque attestent des partenariats et des négociations. Elles ne permettent pas, en revanche, de confirmer la promesse ferme d’un grand data center Microsoft à Pau. Avec le recul, il faut distinguer l’écosystème de partenaires réellement mobilisés du halo promotionnel que produisait leur présence.
Le marché ne court pas aussi vite que la fibre
Le premier avertissement arrive avant même la commercialisation. Le chantier, initialement attendu pour octobre 2003, prend près d’un an de retard. En septembre 2004, ZDNET rapporte que le réseau vient seulement d’être achevé et que la commercialisation commence. Jean-Pierre Jambes évoque alors 250 emplois créés, très loin des 5 000 à 10 000 emplois annoncés sur cinq à dix ans. L’écart est déjà assez grand pour qu’on puisse y faire passer plusieurs câbles.
Le réseau ouvre réellement en octobre 2004. En février 2005, 9 000 prises sont connectables et toutes les zones économiques sont annoncées comme desservies. Pourtant, à la fin de 2005, une étude de l’IDATE ne compte que 1 400 abonnés FTTH et FTTO, malgré environ 600 kilomètres de fibre déployés. En 2006, 32 000 prises sont raccordables mais seulement 2 500 foyers sont abonnés. L’OpenLab est alors lancé pour chercher les usages capables de rendre le très haut débit irrésistible.
Le problème n’est pas seulement palois. La technologie arrive avant que les usages grand public aient besoin de toute sa puissance. Dans le même temps, l’ADSL2+ progresse vite sur le réseau cuivre existant. Les grands fournisseurs nationaux vendent des offres triple play standardisées, soutenues par des millions de clients, des catalogues de chaînes et des capacités d’achat sans commune mesure avec celles d’un jeune opérateur local.
Médiafibre en fait l’expérience. À la fin de 2006, l’entreprise revendique environ 2 800 abonnés pour 38 000 foyers potentiellement raccordables, sous son objectif de 4 000 clients. Neuf Cegetel la rachète en janvier 2007 pour un montant qualifié de non significatif. Il lance ensuite sa propre offre fibre à Pau. SFR prend le contrôle de Neuf Cegetel en 2008. La mémoire résume parfois cette séquence en disant que « SFR avait la délégation ». En réalité, SFR descend de l’opérateur de services acquis ; il n’est pas le délégataire public initial.
En 2010, l’Arcep recense 50 000 prises raccordables et 9 000 abonnés, pour un investissement de 14,8 millions d’euros, dont 7,7 millions de fonds européens FEDER. La pénétration reste faible, mais le paradoxe est immense : sur dix prises paloises disponibles, moins de deux sont utilisées, tandis que Pau représente une part remarquable du minuscule marché français de la fibre. Pau est à la fois en retard sur son rêve et très en avance sur le pays.
Un flop ? Le mot rate la moitié de l’histoire
Si l’on juge Pau Broadband Country à l’aune des milliers d’emplois, de l’arrivée massive d’industriels internationaux et d’une floraison immédiate de services originaux, le résultat est décevant. Pau n’est pas devenue la capitale mondiale des contenus numériques. Plusieurs projets n’ont pas dépassé le stade de la démonstration, d’autres ont été absorbés par des offres nationales, et les acteurs locaux ont dû avancer avec beaucoup moins de puissance financière que les grands opérateurs.
La disparition d’André Labarrère en mai 2006 a aussi retiré au projet son champion politique le plus visible. Il serait cependant trop simple d’en faire la cause unique d’un ralentissement. Les difficultés étaient déjà là : retards de travaux, adoption limitée, économie fragile des contenus, concurrence de l’ADSL et dépendance à des opérateurs capables de transformer une prise raccordable en abonnement réellement désirable.
Mon souvenir de terrain rejoint ces chiffres sans prétendre les remplacer. Des personnes ont travaillé, expérimenté, dépensé de l’énergie et parfois beaucoup d’argent pour que quelque chose existe. On pouvait être proche des institutions, produire de la vidéo et percevoir en même temps que la grande boucle technique ne suffisait pas à créer un public, une économie et une programmation. Le tuyau était parfois plus futuriste que ce qui pouvait y circuler.
Mais si l’on juge le projet comme une politique d’infrastructure, le verdict change. La collectivité a construit un réseau neutre quand les opérateurs nationaux n’envisageaient pas encore de fibrer massivement une agglomération de cette taille. Elle a assumé qu’une infrastructure numérique pouvait être un bien public local. Elle a acquis des compétences et fourni un terrain d’apprentissage dont d’autres réseaux d’initiative publique ont profité.
L’erreur ne fut donc pas de poser la fibre. L’avenir a confirmé que la fibre jusqu’à l’abonné deviendrait la norme. L’erreur fut peut-être de présenter la présence du réseau comme une condition presque suffisante à la transformation économique. Une autoroute facilite les échanges ; elle n’écrit pas les livres, ne tourne pas les films et ne crée pas les entreprises à la place de ceux qui l’empruntent.
Ce que Pau possède encore, et ce que cela rapporte
Le premier contrat d’affermage est arrivé à échéance en octobre 2018. La Communauté d’agglomération Pau Béarn Pyrénées a alors confié une nouvelle délégation de quinze ans au groupement Axione, Bouygues Energies & Services et Axione Infrastructures, au travers de la société La Fibre Paloise. Le contrat combine l’affermage du réseau existant et une concession pour le moderniser et compléter sa couverture.
Le patrimoine public n’a donc pas disparu dans le rachat de Médiafibre par Neuf. L’agglomération est restée propriétaire de l’infrastructure et en délègue l’exploitation. Le mot juste n’est pas « dividende », mais redevance d’affermage. Le contrat prévoit une redevance fixe de 3,2 millions d’euros par an versée à l’agglomération, soit 48 millions sur quinze ans, ainsi qu’une part variable liée aux abonnés, estimée à environ 26,5 millions d’euros sur la durée du contrat.
Le rapport du délégataire pour 2023 montre un réseau arrivé à une autre échelle : 57 808 abonnés FTTH grand public en décembre, 2 708 de plus sur l’année et un taux de pénétration commerciale de 58 %. La Fibre Paloise réalise 10,63 millions d’euros de chiffre d’affaires analytique, verse 3,2 millions de redevance, dégage 3,25 millions d’EBITDA, mais termine l’exercice sur une légère perte nette d’environ 115 000 euros. Le réseau rapporte donc bien à la collectivité tout en continuant d’exiger investissements, maintenance et financement.
Les comptes sociaux de 2024, disponibles avant mars 2026, montrent une amélioration : 12,23 millions d’euros de chiffre d’affaires, environ 4,22 millions d’EBITDA et un résultat net positif proche de 650 000 euros. Ces comptes décrivent la société délégataire, pas le budget consolidé de la collectivité, mais ils confirment que le réseau est devenu une activité économique installée.
Peut-on affirmer que ces recettes ont remboursé tous les investissements publics depuis 2002 ? Non, pas sérieusement avec les seuls documents disponibles. Comparer les 48 millions attendus entre 2018 et 2033 aux 14,8 ou 15,7 millions du premier déploiement serait séduisant, mais trompeur. Le périmètre a été étendu, modernisé et entretenu pendant plus de vingt ans ; d’autres dépenses publiques et européennes se sont ajoutées, tandis que le délégataire finance aussi des travaux. Il faudrait reconstituer année par année tous les flux, subventions, coûts de personnel, investissements et redevances pour produire un véritable taux de retour public.
Ce que l’on peut dire, en revanche, est solide. Le cœur de l’agglomération est aujourd’hui annoncé comme couvert à 100 % par la fibre. Le réseau reste un actif public exploité sous contrat. Il apporte une recette récurrente à la collectivité. Et l’intuition centrale d’André Labarrère, de Jean-Pierre Jambes et de ceux qui ont pris le risque d’avancer était juste : au XXIe siècle, la capacité numérique d’un territoire est bien une infrastructure essentielle.
Pau n’est peut-être pas devenue la Florence numérique que certains imaginaient. Elle a fait quelque chose de plus modeste et de plus durable : elle a posé très tôt une fondation que le reste du pays finirait par considérer comme évidente. Pau Broadband Country n’est ni le triomphe annoncé ni le fiasco que suggère son démarrage laborieux. C’est une avance technique, un apprentissage coûteux, une promesse exagérée et un patrimoine toujours vivant. Le futur est bien arrivé à Pau. Simplement, il n’avait pas la forme du communiqué de presse.
Sources principales
- Communauté d’agglomération Pau Pyrénées, dossier de présentation de Pau Broadband Country, février 2002.
- Communauté d’agglomération, SPTHD, Axione et IPVSET, dossier de presse du 22 mars 2004.
- IDATE, Étude sur le développement du très haut débit en France, 2006.
- Arcep, Les Cahiers de l’Arcep, n° 2, 2010.
- La Fibre Paloise, rapport annuel du délégataire 2023.
- La Fibre Paloise, comptes sociaux 2024, déposés en juillet 2025.
- Pau Agglomération, Une agglomération connectée aux offres très haut débit.