Faire du montage vidéo dans un onglet : bonne idée ou faux raccourci ?
Un logiciel français transforme le navigateur en petit studio vidéo. Reste à savoir jusqu’où un simple onglet peut remplacer les outils installés.
Le navigateur retire l’installation et l’abonnement. Il ne retire ni les codecs, ni les sauvegardes, ni la question du bon outil.

Quand j’ai lu qu’un logiciel français voulait tenir tête à la fois à After Effects et à CapCut depuis un simple onglet, j’ai d’abord imaginé une promesse légèrement optimiste. Un peu comme annoncer qu’un couteau suisse va remplacer l’atelier, le studio et, tant qu’on y est, la personne qui sait où sont rangées les rallonges.
Pikimov V5 ne sort pourtant pas de nulle part. Créé par Clément Cordier, en Normandie, le projet existe depuis 2024 et cherche à rendre le montage, l’animation et le compositing accessibles sans installation lourde, sans compte et sans abonnement. Les médias restent sur l’ordinateur et le navigateur effectue le travail localement.
La prouesse est réelle. Mais le mot « alternative » peut désigner deux choses très différentes : un outil qui permet enfin de réaliser une tâche, ou un remplaçant capable de reprendre tout un métier. C’est précisément entre ces deux définitions que Pikimov devient intéressant.
Un studio créatif qui tient dans un onglet
Pikimov réunit trois espaces. Le premier reprend la logique du compositing 2D : calques, masques, effets, images clés et courbes d’animation. Le deuxième permet d’intégrer des éléments 3D dans une composition. Le troisième, ajouté avec la version 5 annoncée en février 2026, adopte une timeline plus classique pour couper des séquences, ajouter des transitions ou préparer des sous-titres.
Cette combinaison explique la comparaison avec deux géants qui ne font pourtant pas le même travail. After Effects sert surtout à fabriquer et assembler des images animées ; CapCut privilégie un montage rapide, souvent tourné vers les réseaux sociaux. Pikimov propose des portes vers ces deux usages, sans prétendre nécessairement offrir derrière chacune la même profondeur de couloir.
Pour une animation courte, une vidéo associative, une maquette ou un projet scolaire, l’accès immédiat change beaucoup de choses. Il suffit d’un ordinateur compatible et d’un navigateur Chromium. Sur Linux ou sur un poste où l’on ne peut rien installer, le simple fait de pouvoir commencer devient déjà une fonction.
Le navigateur travaille, le nuage pas forcément
Une application web donne facilement l’impression que tout part sur un serveur. Ici, l’éditeur affirme que les fichiers du projet et le rendu restent sur la machine. Les rushes n’ont donc pas besoin de traverser Internet avant qu’un titre se mette à bouger. Pour des médias lourds ou confidentiels, ce n’est pas un détail.
Le navigateur devient alors une sorte de système d’exploitation créatif. Il utilise l’accélération graphique, les capacités vidéo disponibles et le stockage local. L’avantage est qu’un même outil peut fonctionner sur plusieurs systèmes. La contrepartie est tout aussi nette : c’est l’ordinateur qui fournit la mémoire, le processeur graphique, les codecs et l’espace temporaire.
« Dans le navigateur » ne signifie donc ni « dans le cloud » ni « sans contraintes ». Le logiciel se charge depuis un site, dépend des API disponibles et peut évoluer entre deux visites. Il faut également exporter régulièrement son projet. Nettoyer les données du navigateur avec l’enthousiasme d’un grand ménage de printemps est une stratégie de sauvegarde assez discutable.
La 4K ne raconte pas toute la performance
Pikimov annonce pouvoir aller jusqu’à la 4K à 60 images par seconde. Le chiffre impressionne, mais il décrit surtout un plafond de format. Il ne dit pas combien de calques, d’effets ou de minutes la machine pourra prévisualiser sans transformer chaque déplacement de curseur en exercice de patience.
Un fichier vidéo porte aussi deux identités : son conteneur, comme MP4 ou MOV, et le codec réellement utilisé à l’intérieur. Deux fichiers avec la même extension peuvent donc se comporter très différemment. Dans un navigateur, la compatibilité dépend encore davantage du système et des composants disponibles.
Pour savoir si l’outil convient, le test utile n’est pas une animation de dix secondes préparée pour la démonstration. Il faut lui donner un vrai petit projet : plusieurs sources, du son, un masque, quelques effets, une fermeture puis une réouverture et enfin un export. C’est moins spectaculaire qu’une vidéo promotionnelle, mais les projets professionnels ont cette étrange habitude de vouloir être rouverts.
Une alternative à quelle partie du travail ?
L’interface familière peut réduire la courbe d’apprentissage pour quelqu’un qui connaît After Effects. Elle ne rend pas automatiquement compatibles les plugins, scripts, modèles, fichiers historiques ou habitudes d’équipe. Un studio ne paie pas seulement des boutons : il paie aussi un écosystème, du support, des échanges entre logiciels et une certaine confiance dans l’ouverture d’un projet plusieurs années plus tard.
À l’inverse, beaucoup d’utilisateurs financent cet ensemble alors qu’ils n’en mobilisent qu’une petite partie. Si le besoin consiste à animer un logo, détourer un plan, assembler une vidéo courte ou travailler depuis Linux, Pikimov peut couvrir l’essentiel avec beaucoup moins de friction. Il n’a pas besoin de gagner une guerre totale pour devenir le meilleur outil d’un cas précis.
Le bon comparatif ne demande donc pas « lequel est le plus puissant ? », mais « quel travail dois-je réellement terminer ? ». DaVinci Resolve, Blender ou Natron restent d’autres chemins possibles, chacun avec son vocabulaire, ses forces et sa collection personnelle de petits pièges.
La gratuité déplace l’addition
L’absence d’abonnement est un avantage immédiat. Elle ouvre le motion design à des personnes, des écoles ou des associations qui n’auraient pas acheté un logiciel professionnel. Mais le coût ne disparaît jamais complètement : il se déplace vers la machine, le temps d’apprentissage, les conversions de formats, les sauvegardes et l’incertitude autour d’un projet maintenu par une seule personne.
Le caractère français et le traitement local réduisent certaines dépendances. Ils ne rendent pas l’outil souverain par magie. Pikimov dépend du navigateur Chromium et reste un produit propriétaire. Quitter une grande plateforme peut donc conduire vers une solution plus légère, sans pour autant supprimer toute question de continuité.
Je pensais découvrir un remplaçant miniature de deux logiciels immenses. Je vois plutôt un troisième outil qui rend possibles des projets jusque-là trop coûteux ou trop compliqués à démarrer. C’est peut-être une ambition plus modeste, mais aussi plus crédible. Reste à savoir si nous cherchons vraiment un nouveau studio complet… ou simplement une porte qui s’ouvre quand les autres demandent déjà un abonnement.