Votre télé connectée regarde-t-elle aussi ce que vous regardez ?
Films, jeux, appareils du foyer : derrière la dalle, la télévision connectée observe bien plus que la chaîne choisie.
Un écran noir peut encore traiter des données. Reste à savoir lesquelles sortent vraiment du salon.

Merde, zut, crotte : même la bonne vieille télé s’est mise à nous observer. J’exagère un peu, mais pas autant que je l’aurais aimé. Derrière la dalle achetée pour regarder un film vivent désormais un ordinateur, des applications, un microphone, des outils publicitaires et assez de réglages de confidentialité pour occuper un générique entier.
L’enquête qui a déclenché ma mauvaise humeur vise des téléviseurs LG testés aux États-Unis. Elle affirme avoir retrouvé un inventaire du réseau domestique, des traces liées au microphone et des données capables d’attendre une reconnexion avant de repartir. LG conteste l’interprétation sur l’audio, reconnaît la découverte des appareils locaux et assure que la reconnaissance publicitaire des contenus dépend d’un accord facultatif.
Alors, la télé nous espionne-t-elle vraiment ? Le mot est tentant, mais il mélange plusieurs choses. Pour comprendre ce qui se passe dans le salon, il faut séparer ce que l’écran reconnaît, ce que le micro traite, ce que le réseau révèle et ce qui quitte effectivement l’appareil.
La télévision est devenue une plateforme
Une télévision connectée ne se contente plus d’afficher un signal. Elle gère un compte, des applications, des recommandations, des commandes vocales, des mises à jour et de la publicité. Le fabricant ne vend donc plus seulement un objet : il conserve une relation logicielle avec lui pendant des années.
Cette évolution apporte des services réels. On lance une plateforme sans boîtier supplémentaire, on diffuse l’écran du téléphone et on retrouve ses programmes. Mais elle donne aussi au constructeur une place qui n’existait pas lorsque la télé recevait quelques chaînes et obéissait docilement à trois boutons. Le progrès a ajouté de la couleur, puis de la 4K, puis des conditions générales.
LG Ads Solutions commercialise ainsi des outils de mesure d’audience et de ciblage fondés sur les téléviseurs de la marque. En 2022, l’entreprise annonçait le déploiement d’une nouvelle technologie de reconnaissance dans 27 pays. La collecte de données n’est donc pas une fonction cachée apparue par accident : elle appartient au modèle économique des écrans connectés.
L’écran peut reconnaître un film venu d’ailleurs
La reconnaissance automatique des contenus, ou ACR, fabrique périodiquement une empreinte de l’image ou du son puis la compare à une base de référence. Elle peut identifier un programme, une publicité ou un jeu sans recevoir son titre directement de l’application.
Cela ne signifie pas forcément que la télévision expédie en continu des captures d’écran complètes. Selon le système, elle peut extraire de petits échantillons ou des signatures numériques. Pour mesurer le risque, il faut connaître leur fréquence, les identifiants auxquels elles sont associées, les serveurs destinataires et leur durée de conservation.
Le détail qui change la lecture est que l’ACR peut aussi analyser une source HDMI. Utiliser une box externe ou une console ne rend donc pas automatiquement l’image invisible au téléviseur. L’étude universitaire publiée en 2024 sur des modèles LG et Samsung a observé cette capacité aux États-Unis et au Royaume-Uni, tout en montrant que les réglages et la région modifiaient les flux.
LG affirme que son ACR publicitaire est facultatif et soumis au consentement. Ce point est essentiel : une capacité technique n’est pas la preuve qu’elle fonctionne partout, pour tout le monde et malgré un refus. Il oblige en revanche à regarder les accords acceptés lors de l’installation — ce moment délicieux où l’on voulait seulement vérifier si la télécommande avait des piles.
Le microphone concentre la controverse
Gamers Nexus, avec Level1Techs et plusieurs chercheurs, dit avoir trouvé sur un OLED G5 et d’autres unités des journaux ou transcriptions liés au microphone. L’équipe affirme aussi avoir capturé de l’audio lorsque l’écran paraissait éteint ou l’appareil hors ligne, avec une transmission possible après la reconnexion.
LG répond que ses téléviseurs n’enregistrent pas les conversations ambiantes. Selon le constructeur, la voix n’est traitée qu’après un appui sur la touche de la télécommande ou lorsqu’un mot d’activation préalablement autorisé est détecté. Cette détection aurait lieu localement et l’audio non reconnu serait supprimé immédiatement.
Les deux récits ne portent pas toujours sur la même opération. Un appareil peut conserver un journal local sans transmettre une conversation en permanence ; il peut aussi traiter brièvement du son sans l’enregistrer durablement. Les mots « écouter », « enregistrer », « transcrire » et « envoyer » ne sont pas interchangeables, même s’ils tiennent très bien ensemble dans un titre inquiétant.
L’enquête publique est sérieuse, mais elle n’est ni un audit réglementaire ni une reproduction à grande échelle. Pour généraliser, il faudrait disposer des firmwares exacts, des régions, des accords acceptés, du contenu des paquets et de tests répétés sur plusieurs modèles. À ce stade, l’audio reste la partie la plus grave et la plus contestée du dossier.
Le réseau domestique raconte aussi le foyer
LG reconnaît que ses téléviseurs peuvent découvrir des équipements sur le réseau local. Cette fonction a des usages ordinaires : trouver un téléphone pour le partage d’écran, une enceinte, une télécommande mobile ou un serveur multimédia. Voir passer des paquets de découverte n’est donc pas, à lui seul, l’équivalent numérique d’un cambrioleur dans le salon.
La question devient plus sensible si l’inventaire est exhaustif, conservé, transmis ou rapproché d’un identifiant publicitaire. Les noms et fabricants des ordinateurs, consoles, téléphones et objets connectés dessinent alors un petit plan du foyer. L’enjeu n’est plus seulement de savoir ce qui est regardé, mais avec quels appareils vivent les personnes qui regardent.
Gamers Nexus rapproche 363 millions d’appareils secondaires adressables aux États-Unis de 216 millions de Smart TV vendues dans le monde. Ces nombres montrent l’ambition commerciale du ciblage entre appareils, pas que chaque téléviseur a personnellement recensé chaque équipement. Les périmètres, les dates et les définitions ne coïncident pas assez pour transformer cette comparaison en preuve.
Il faut enfin distinguer un écran noir, un téléviseur en veille et un appareil privé d’Internet. La veille peut laisser actifs le réseau ou le mot d’activation. Une coupure d’Internet empêche une transmission immédiate, mais pas forcément un traitement local. Seul le débranchement tranche physiquement le débat, avec une efficacité remarquable et une ergonomie venue tout droit de 1962.
Consentir n’est pas seulement cliquer pour avancer
Le secteur traîne déjà un précédent solide. En 2017, la FTC a accusé Vizio d’avoir collecté seconde par seconde l’historique de visionnage de onze millions de téléviseurs, y compris depuis des appareils externes, sans consentement suffisamment informé. L’accord de 2,2 millions de dollars a imposé un consentement affirmatif et un programme de protection des données.
En 2026, le Texas a obtenu des accords distincts avec Samsung puis LG sur l’ACR. Celui de LG exige un consentement renforcé pour les données de visionnage des consommateurs texans. Ce n’est ni une condamnation applicable partout ni une preuve sur le comportement d’un modèle français, mais cela confirme que la case acceptée au premier démarrage n’est pas un détail décoratif.
En Europe, le RGPD impose notamment une base légale, une information claire, la minimisation et des droits d’accès ou d’effacement. Le cadre ePrivacy peut s’ajouter pour l’accès aux informations du terminal, tandis que le Data Act organise certains droits sur les données des objets connectés. Écrire que LG viole forcément le RGPD serait pourtant aller plus vite qu’une autorité qui n’a pas encore rendu cette décision.
Le vrai problème est l’écart entre un consentement juridiquement propre et l’expérience réelle. Lorsqu’un écran propose plusieurs textes au milieu de l’installation, refuser doit rester compréhensible et ne pas condamner les fonctions essentielles. Un choix libre ne devrait pas ressembler à une porte de sortie dessinée au crayon gris derrière le meuble.
On peut reprendre un peu le contrôle
La première étape consiste à rouvrir les paramètres de confidentialité et les accords utilisateur. Les noms varient selon le modèle, mais il faut chercher Live Plus ou ACR, les informations de visionnage, la publicité personnalisée, le ciblage entre appareils et les fonctions vocales mains libres. Tout ce qui est facultatif et inutile peut être refusé sans cérémonie.
Pour aller plus loin, on peut placer la télévision sur un réseau invité ou un VLAN qui ne donne pas accès aux autres appareils du foyer. On peut aussi ne pas la connecter à Internet et utiliser un lecteur externe. Cette solution réduit les transmissions, mais elle ne désactive pas nécessairement l’analyse locale de l’entrée HDMI et complique les mises à jour de sécurité.
Le blocage DNS peut couper certains domaines de télémétrie, sans garantir le silence complet. Les adresses changent, certaines sont intégrées au logiciel et quelques blocages cassent au passage les applications ou les mises à jour. De même, un VPN protège une partie du trajet réseau ; il n’empêche pas un appareil autorisé de produire lui-même des données sur son usage.
En France, il reste possible de demander à LG l’accès, l’opposition ou l’effacement des données, puis de saisir la CNIL si la réponse ne suffit pas. C’est moins spectaculaire que de couvrir la télé d’une couverture, mais beaucoup plus utile pour savoir ce que l’entreprise associe réellement au compte et au foyer.
Je partais d’un mouvement d’humeur : même la bonne vieille télé nous espionne. J’en ressors avec une formule moins simple. Le téléviseur connecté possède bien les moyens de reconnaître des contenus, de traiter la voix et de cartographier une partie du réseau ; l’usage exact de ces moyens dépend du modèle, de la région, des réglages et de faits encore contestés.
La question qui reste me gêne davantage que le mot « espionnage ». Quand j’achète un écran, est-ce que je possède encore tout à fait l’objet, ou est-ce que le fabricant garde une fenêtre logicielle dans mon salon ? On peut fermer une partie des rideaux. Encore faut-il savoir qu’ils sont là.