Onze Français dans l’espace… sans vaisseau français
Depuis 1982, onze Français ont rejoint l’espace à bord de véhicules étrangers. Une histoire de héros, de science et surtout de coopération.
Onze parcours, trois systèmes de transport et aucun véhicule habité national : le paradoxe français tient très bien en orbite.

Sophie Adenot travaille dehors, accrochée à la Station spatiale internationale, et je me surprends à penser qu’on parle tout de même moins d’elle que de Thomas Pesquet. La comparaison paraît évidente. Elle est surtout bancale : je mets face à face une première mission encore en cours et une notoriété construite pendant quinze ans, deux séjours, six sorties extravéhiculaires et quelques milliers de photographies capables de rendre la Beauce spectaculaire.
La question m’a pourtant donné envie de remonter le fil. Avant Adenot et Pesquet, neuf autres Français ont quitté la Terre. Ils ont embarqué sur des vaisseaux soviétiques, des navettes américaines, puis dans le système international qui dessert l’ISS. La France a bien rêvé d’un véhicule habité européen ; il n’a jamais volé.
Faire le tour de ces astronautes, ce n’est donc pas seulement aligner onze portraits. C’est suivre le passage du héros diplomatique de la guerre froide au professionnel européen de la science orbitale — avec, entre les deux, un avion spatial abandonné, Mir, Hubble, Columbus et une manière entièrement nouvelle de fabriquer une célébrité.
La France était spatiale avant d’avoir un astronaute
La politique spatiale française se structure au début des années 1960 autour du CNES. En 1965, la fusée Diamant place Astérix en orbite et fait de la France la troisième puissance capable de lancer son propre satellite. Pour les vols habités, en revanche, elle ne possède ni capsule ni station.
La porte s’ouvre par la diplomatie. Un accord de coopération franco-soviétique est signé en 1966. L’Agence spatiale européenne naît en 1975, Ariane 1 réussit son premier vol en 1979 et, la même année, Moscou propose d’embarquer un Français. Jean-Loup Chrétien et Patrick Baudry sont sélectionnés en 1980.
Cette double histoire dit déjà presque tout. La France cherche une autonomie pour lancer satellites et sondes, mais accepte la coopération pour envoyer des humains. Elle sera indépendante pour atteindre l’orbite sans équipage et partenaire pour y faire vivre quelqu’un. La souveraineté spatiale commence donc avec une petite note de bas de page : « véhicule non fourni ».
Chrétien et Baudry ouvrent deux portes
Le 24 juin 1982, Jean-Loup Chrétien décolle à bord de Soyouz T-6 vers Saliout 7. Il devient le premier Français dans l’espace et emporte douze expériences françaises. Le vol est scientifique, mais son existence même constitue un symbole diplomatique entre un pays occidental et l’Union soviétique.
Six ans plus tard, Chrétien repart vers Mir pour la mission Aragatz. Il réalise alors la première sortie extravéhiculaire d’un Européen et déploie une structure expérimentale avec Aleksandr Volkov. Le pionnier national devient déjà un travailleur au sein d’un équipage international.
Patrick Baudry ouvre l’autre route en juin 1985. À bord de la navette Discovery, il est spécialiste de charge utile dans une mission qui déploie des satellites. En trois ans, les deux premiers Français ont donc volé avec les deux grandes puissances rivales. Pas de capsule tricolore, mais un carnet d’adresses orbital plutôt équilibré.
La génération Hermès attendra un véhicule qui ne viendra pas
En 1985, le CNES sélectionne une nouvelle promotion mêlant pilotes, médecins, ingénieurs et chercheurs. L’Europe prépare alors Hermès, un petit avion spatial qui doit décoller sur Ariane 5. La France imagine un corps d’astronautes durable autour d’un accès habité européen.
Hermès est abandonné en 1992, avant d’avoir transporté qui que ce soit. Les personnes recrutées ne disparaissent pas avec le programme : elles se répartissent entre Mir et la navette américaine. Michel Tognini vole sur Mir puis participe en 1999 au déploiement de l’observatoire Chandra. Jean-Pierre Haigneré incarne les séjours longs sur Mir. Jean-François Clervoy relie Mir, l’étude de l’atmosphère et la maintenance de Hubble.
Jean-Jacques Favier travaille sur la recherche en microgravité à bord de Columbia. Claudie Haigneré devient en 1996 la première Française dans l’espace — pas la première Européenne, la Britannique Helen Sharman l’ayant précédée en 1991. Léopold Eyharts rejoint Mir, puis reviendra plus tard pour mettre en service le laboratoire européen Columbus.
Cette génération n’aura jamais son propre véhicule. Elle aura mieux qu’une consolation : des missions très différentes qui installent la présence française dans la médecine, la physique, l’observation et la construction des infrastructures orbitales. Hermès n’a pas volé, mais les compétences préparées autour de lui ont trouvé d’autres cabines.
L’astronaute français devient officiellement européen
À partir de 1998, les corps nationaux sont progressivement intégrés au corps des astronautes de l’ESA. Le recrutement, l’entraînement et l’affectation deviennent européens. Les médias continuent pourtant de compter les Français, comme si le passeport restait plus facile à montrer qu’un organigramme de coopération.
Claudie Haigneré devient en 2001 la première Française à séjourner sur l’ISS. Philippe Perrin effectue l’année suivante trois sorties extravéhiculaires, pour un total de 19 heures et 31 minutes, afin de participer à l’assemblage de la Station. En 2008, Léopold Eyharts active Columbus, le laboratoire qui donne à l’Europe sa grande installation permanente en orbite.
Les onze noms ne désignent donc pas onze versions du même héros. Chrétien ouvre une voie diplomatique, Baudry la porte américaine, Haigneré les séjours longs, Clervoy la maintenance scientifique, Favier la microgravité, Perrin la construction et Eyharts l’infrastructure européenne. Le drapeau raconte une continuité ; le travail accompli raconte surtout une spécialisation croissante.
Thomas Pesquet devient l’astronaute de l’âge social
Thomas Pesquet est sélectionné par l’ESA en 2009. Lors de Proxima en 2016-2017, puis d’Alpha en 2021, il ne se contente pas d’exécuter un programme scientifique. Il photographie la Terre, dialogue avec les écoles, explique le quotidien orbital et publie directement auprès d’un public qui n’attend plus le journal télévisé pour voir passer une station spatiale.
Ses résultats opérationnels sont solides : deux missions, six sorties extravéhiculaires cumulées et, en 2021, le commandement de l’ISS — ce qui n’est pas le commandement de la capsule qui l’a lancé. Mais sa notoriété vient aussi d’une combinaison favorable : durée, répétition, images spectaculaires et réseaux sociaux arrivés à maturité.
Pesquet ne remplace pas les astronautes précédents ; il modifie la relation avec eux. Jean-Loup Chrétien était un événement national raconté depuis le sol. Pesquet devient presque un correspondant permanent en orbite. Le héros spatial n’est plus seulement celui qui part : c’est celui qui sait nous montrer ce qu’il voit sans transformer chaque lever de soleil en conférence de mécanique céleste.
Sophie Adenot ouvre un chapitre encore en train de s’écrire
Sélectionnée par l’ESA en 2022, Sophie Adenot décolle le 13 février 2026 à bord de Crew-12 et devient la onzième Française ou le onzième Français à voler. Première membre de sa promotion européenne à partir, elle commence une mission Epsilon prévue pour environ neuf mois. « Prévue » reste le mot important : un calendrier annoncé n’est pas encore un record accompli.
Son parcours de pilote d’hélicoptère militaire et de pilote d’essai nourrit une culture opérationnelle, mais ne résume pas sa mission. Epsilon doit réunir près de deux cents expériences. EchoFinder teste une échographie autonome guidée par réalité augmentée et intelligence artificielle pour les missions lointaines. ChlorISS fait pousser des graines dans l’ISS et dans des milliers de classes afin de comparer l’effet de la gravité et de la lumière.
Le 18 août 2026, Adenot devient la première Française à effectuer une sortie extravéhiculaire. Après sa troisième sortie du 1er septembre, l’ESA la présente aussi comme la première Européenne à en avoir accompli deux puis trois. Ces jalons sont déjà établis ; la durée totale de la mission et les comparaisons définitives devront attendre son retour.
Pourquoi paraît-elle moins visible que Pesquet ? Peut-être parce que sa première mission n’est pas terminée, parce que l’ISS est moins nouvelle, parce que les médias sont plus fragmentés ou parce que sa communication emprunte d’autres chemins. Le titre de départ ne fournit pas de mesure comparable, et opposer « la militaire » au « communicant » serait surtout une manière commode de fabriquer deux personnages.
Je voulais faire le tour des Français de la conquête spatiale. Le mot « conquête » me semble finalement trop solitaire. Aucun des onze n’est parti dans un vaisseau français ; tous ont transformé cette dépendance en coopération scientifique, d’abord avec Moscou et Washington, puis avec l’Europe et l’ISS.
Sophie Adenot ne succède donc pas simplement à Thomas Pesquet dans une galerie de célébrités. Elle prolonge une histoire commencée bien avant les réseaux sociaux, où chaque Français envoyé là-haut représente aussi des centaines de personnes et plusieurs pays restés au sol. La vraie continuité est peut-être moins celle des héros que celle des équipages.