Derinkuyu : une ville sous terre, mais pas hors du monde
Une cave ouvre sur une cité souterraine. À Derinkuyu, le plus étonnant est la manière dont une communauté pouvait se mettre à l’abri.
Quand le sous-sol devient un refuge, l’essentiel est de savoir y faire circuler la vie.

Un homme veut agrandir sa cave et tombe sur une ville. Difficile de trouver meilleure publicité pour les travaux du dimanche. Le récit, repris dans un article du Tribunal du Net, situe la scène en 1963 à Derinkuyu, en Cappadoce. Derrière une cloison, une pièce aurait mené à des galeries, puis à un ensemble souterrain beaucoup plus vaste.
L’histoire donne envie de descendre immédiatement. Elle me donne aussi envie de ralentir : entre le premier coup de masse et les chiffres de population qui circulent, nous passons très vite d’une découverte étonnante à une métropole perdue presque prête à reprendre du service.
Derinkuyu est bien un lieu exceptionnel. Mais ce qui m’intéresse le plus n’est pas de savoir combien d’étages on peut empiler sous une maison. C’est de comprendre comment une communauté a organisé l’air, l’eau, les réserves et la protection dans la roche. Le génie du lieu tient peut-être davantage à cette logistique qu’à ses records.
Une découverte qui a plusieurs profondeurs
La redécouverte au cours de travaux en 1963 apparaît aussi dans une publication du TÜBİTAK, l’organisme public turc de recherche. Ce n’est donc pas seulement une histoire fabriquée pour un titre récent. En revanche, les sources consultées ne permettent pas de reconstituer avec la même assurance les gestes précis du propriétaire ni ses premières paroles devant le trou.
Et « redécouvrir » n’équivaut pas à faire surgir un endroit qu’aucun humain ne connaissait plus. Une cave, un puits ou une galerie peuvent rester connus localement sans que l’étendue d’un réseau soit comprise, étudiée ou rendue accessible. La surprise de 1963 ne prouve pas une amnésie collective totale.
Cette nuance ne retire rien à l’émerveillement. Elle évite simplement de transformer une histoire d’exploration moderne en conte de civilisation effacée. Le sous-sol ne se livre pas forcément en une seule fois ; un passage connu peut ouvrir sur un ensemble dont on ne mesure pas encore l’importance.
On ne construisait pas : on enlevait la roche
La Cappadoce offre un matériau particulier : des formations volcaniques dont le tuf se prête au creusement. Ici, l’espace habitable se gagne en retirant de la matière. C’est presque l’inverse de notre réflexe de maçon : les murs sont d’abord partout, puis on choisit les morceaux qu’on souhaite faire disparaître.
Il ne suffit pourtant pas de creuser une grande salle pour obtenir un refuge. La fiche du musée de Derinkuyu décrit des espaces de stockage, des puits, des conduits de ventilation et des lieux religieux. Des passages très étroits relient certaines pièces. De grandes pierres circulaires permettent de fermer des accès.
Tout cela raconte une organisation. Il faut pouvoir entrer, circuler, préserver les vivres et empêcher un intrus de suivre le même chemin. Une galerie inconfortable pour le visiteur peut aussi devenir un obstacle utile pour un assaillant. La qualité d’un refuge ne se mesure décidément pas au confort de son couloir.
Le portail culturel turc mentionne également des espaces de préparation du vin et des lieux de réunion. Nous sommes face à un équipement collectif complexe, pas à une simple succession de trous où attendre que le danger passe.
Dix-huit étages et vingt mille personnes : garder les unités de doute
Les présentations grand public parlent volontiers de dix-huit niveaux et de vingt mille personnes. Les notices officielles du musée et de la mairie décrivent, elles, huit niveaux. Cela mérite mieux qu’une soustraction rapide suivie d’un « mystère résolu ».
Une étude d’architecture publiée à SIGraDi en 2023 explique le problème : dans un réseau irrégulier, définir un étage est déjà difficile. Elle distingue les huit niveaux dégagés et ouverts des extensions dont le nombre total reste incertain. L’image d’un immeuble enterré, avec ses planchers bien alignés, est donc trompeuse.
Les auteurs relèvent aussi que le chiffre de vingt mille occupants change de périmètre selon les références. Je le garderais comme une estimation de capacité largement reprise, pas comme un recensement retrouvé dans un tiroir. Il ne dit ni combien de personnes étaient présentes simultanément, ni combien de temps elles pouvaient rester, ni à quel niveau de confort.
La profondeur d’environ quatre-vingt-cinq mètres est elle aussi souvent citée. Mais une mesure de profondeur ne renseigne pas, à elle seule, sur la surface utilisable, l’aération ou les réserves disponibles. Un grand chiffre aide à imaginer le lieu ; il ne remplace pas son étude.
Descendre pour continuer à vivre ensemble
L’UNESCO replace Derinkuyu et Kaymaklı dans le paysage rupestre de Cappadoce. Elle décrit notamment le regroupement de communautés dans des refuges lors des périodes d’insécurité et des incursions arabes. La partie souterraine appartient à une histoire régionale, avec des usages et des transformations successifs.
Qui a donné le premier coup d’outil ? Les présentations ne convergent pas vers une date fondatrice certaine. Le ministère turc, dans sa notice anglophone, avance une estimation médiévale, tandis que d’autres publications envisagent des débuts plus anciens. Il serait imprudent d’attribuer tout le réseau à un seul peuple, comme un bâtiment signé et livré clés en main.
Un refuge exige aussi un dehors. Les réserves doivent être constituées ; les accès, les puits et les conduits doivent fonctionner. Pouvoir s’abriter ne signifie pas avoir aboli les récoltes, les échanges ou les besoins humains. C’est cette dépendance organisée qui me frappe : pour se protéger sous terre, il fallait encore savoir vivre ensemble à la surface.
La vraie prouesse n’est peut-être pas d’avoir disparu
J’étais parti d’une porte cachée. Je me retrouve devant une architecture de la continuité : mettre provisoirement des activités essentielles à l’abri, sans prétendre que la vie extérieure n’existe plus. C’est moins romanesque qu’un royaume secret, mais beaucoup plus humain.
Le site est aussi fragile. L’UNESCO signale pour le patrimoine cappadocien les effets de l’érosion et de la pression touristique. Faire entrer toujours plus de visiteurs dans un lieu remarquable n’est pas automatiquement la meilleure manière de le transmettre. Le sous-sol qui a protégé des communautés a, à son tour, besoin de protection.
Je préfère donc garder à Derinkuyu ses incertitudes plutôt que lui ajouter un étage de certitudes mal ajustées. Le lieu n’a pas besoin d’un chiffre définitif de population pour montrer une extraordinaire capacité d’adaptation.
Et s’il nous laisse une question actuelle, ce serait celle-ci : quand nous imaginons nous mettre à l’abri, pensons-nous d’abord à notre porte individuelle, ou aux infrastructures qui permettront à tout le monde de tenir derrière ?