Retraites : ce que la Corée du Sud nous oblige à regarder
Une boutade de mon père me ramène aux retraites. En Corée, au Japon ou en Europe, les mêmes mots cachent des vies très différentes après le travail.
D’une boutade familiale à quatre pays : les personnes derrière l’équation.

Mon père, lorsqu’il était commerçant, avait une formule pour faire réagir certains de ses clients : « Les retraités, faudrait les tuer à la naissance. » Une absurdité volontaire, pas une proposition. La contradiction faisait partie de la plaisanterie : difficile d’être retraité avant d’avoir commencé à vivre.
Maintenant qu’il a dépassé les 75 ans, j’aimerais bien lui demander ce qu’il en pense. Je ne lui ai pas encore posé la question. Mais sa boutade me revient devant ces débats où les retraités finissent parfois par n’être plus qu’une ligne de dépenses.
Dans mon souvenir, on parlait déjà des retraites au journal de 20 heures dans les années 1980. Et j’ai l’impression que chaque campagne nationale ramène le sujet. Je connais les mots du débat français ; beaucoup moins ce qui se passe ailleurs.
Un article consacré à la Corée du Sud, issu d’un travail de Jeongmin Park et Alexis R. Santos, donne une bonne raison de déplacer le regard. Pas pour découvrir une recette à importer, mais pour comprendre ce que l’âge de la retraite cache quand on en fait la réponse à toutes les questions.
La Corée vieillit vite, mais elle n’est pas déjà la plus vieille
Le ministère sud-coréen de l’Intérieur a annoncé en décembre 2024 le franchissement de 20 % de personnes âgées de 65 ans ou plus dans la population enregistrée. C’est le seuil généralement retenu pour parler de société « super-âgée ».
Le terme est spectaculaire, presque médical. Il décrit pourtant une structure démographique, pas une maladie collective. Vivre plus longtemps est aussi une réussite. Le défi vient du rythme de la transition, de la faiblesse des naissances et du temps disponible pour adapter les institutions.
Il faut donc corriger mon raccourci initial : la Corée n’est pas, aujourd’hui, le pays qui compte la plus forte proportion de personnes âgées. Le bureau statistique japonais indiquait déjà 29,3 % de 65 ans ou plus en septembre 2024. Ce n’est pas une photographie exactement simultanée ni une population définie de façon strictement identique, mais l’écart suffit à éviter de confondre vitesse du vieillissement et niveau déjà atteint.
Une projection à plusieurs décennies est encore autre chose. Elle dépend d’hypothèses sur les naissances, les migrations et la mortalité. Dire que la Corée pourrait devenir l’une des sociétés les plus âgées n’équivaut pas à dire qu’elle l’est déjà.
Je retiens surtout une question de calendrier : combien de temps reste-t-il pour organiser l’emploi, les revenus et l’aide quotidienne avant que les besoins changent fortement ?
Il n’existe pas un seul âge de la retraite
En France, l’expression évoque spontanément l’ouverture d’un droit à pension. En Corée, il faut distinguer au moins trois moments : la fin d’un emploi, l’âge auquel la pension devient accessible et la sortie réelle du marché du travail.
La note de l’OCDE consacrée à la Corée en 2025 souligne que la législation permet une mise à la retraite par l’employeur dès 60 ans, avant l’âge normal d’accès à la pension alors retenu dans la comparaison. Cela ne veut pas dire que tout le monde s’arrête à 60 ans, ni que tout le monde reçoit immédiatement sa pension.
La même source indique que 57 % des 65-69 ans étaient en emploi en 2024, contre 26 % en moyenne dans l’OCDE. Un taux élevé peut traduire le souhait de rester actif ; il ne prouve pas que chacun dispose d’un emploi choisi, stable et correctement payé.
Voilà le paradoxe : on peut quitter une entreprise relativement tôt, puis continuer à travailler longtemps. Relever un âge sur le papier ne suffit pas à garantir un revenu entre ces différentes étapes.
La réforme coréenne adoptée en 2025 agit aussi sur le financement. Le ministère de la Santé détaille une hausse progressive des cotisations, de 9 % à 13 %, avec une première étape à 9,5 % en 2026 et une cible de 13 % en 2033. Le taux de remplacement nominal de référence est porté à 43 % à partir de 2026.
Ce dernier nombre n’est pas la promesse que chaque retraité recevra 43 % de son dernier salaire. Il correspond à une carrière et à un revenu de référence dans le dispositif. Durée de cotisation, parcours interrompus et situation individuelle continuent de compter.
Et quand on annonce une future date d’épuisement d’un fonds de réserve, il ne faut pas traduire automatiquement : « plus aucune retraite ne sera versée ce jour-là ». Une projection financière décrit un scénario et un mode de financement ; elle ne supprime pas par magie les cotisations futures ni les choix politiques possibles.
Japon, France, Allemagne : le même mot, des réalités différentes
Le Japon est un premier contrepoint : il est déjà plus avancé dans le vieillissement. Pour autant, une forte présence des seniors au travail ne suffit pas à établir que le problème des revenus est résolu.
Les comparaisons de pauvreté de l’OCDE publiées en 2025 placent la Corée autour de 40 % pour les plus de 65 ans, et le Japon à 20 % ou davantage, d’après les dernières données disponibles. Ce sont des observations portant sur 2022 ou une année proche selon les pays, pas une mesure réalisée partout en septembre 2026.
Le seuil utilisé est la moitié du revenu disponible médian national, corrigé de la taille du ménage. C’est une pauvreté relative de revenu. Elle ne mesure pas directement le patrimoine immobilier et ne se compare pas sans précaution à un indicateur français fixé à 60 % du niveau de vie médian.
La France présente un autre profil : dans cette même comparaison, les personnes âgées sont moins souvent pauvres que l’ensemble de la population. Cela ne signifie pas que chaque retraité français est à l’abri, ni que le financement futur ne pose aucune difficulté.
Dans son étude sur la France publiée en juin 2026, l’OCDE rapproche justement deux enjeux : la soutenabilité financière et le partage de l’effort entre générations. Elle insiste aussi sur l’emploi des seniors. Demander de travailler plus longtemps n’a pas les mêmes conséquences selon que l’on peut conserver un poste ou que l’on attend, sans emploi, un droit futur.
L’Allemagne apporte encore une autre nuance. La note OCDE de 2025 observe une forte progression de l’emploi des travailleurs âgés depuis 2000, mais un cumul emploi-pension qui demeure relativement peu fréquent. En 2023, 14 % des nouveaux retraités y poursuivaient une activité, contre 22 % en moyenne dans les pays européens de l’OCDE.
Ces 14 % ne se comparent pas directement aux 57 % coréens : ici, on parle de nouveaux retraités ; là, de toute une tranche d’âge. Ce serait pourtant tentant de les aligner dans un tableau et de désigner le gagnant. Le tableau serait joli. La comparaison, beaucoup moins.
Ce détour montre surtout qu’un système peut mieux protéger les revenus, mobiliser davantage les travailleurs âgés ou organiser autrement les fins de carrière, sans exceller automatiquement sur tous les plans.
Une pension ne fait pas les courses ni les soins
L’autre intérêt du cas coréen est de rappeler qu’une société vieillissante n’a pas seulement besoin de payer des pensions. Elle doit aussi permettre de se déplacer, se soigner, rester chez soi quand c’est possible et trouver de l’aide quand cela ne l’est plus.
La Corée a mis en place une assurance de soins de longue durée en 2008. Le service national d’assurance maladie en explique la logique : soutenir les personnes qui ne peuvent plus accomplir seules certains actes quotidiens, avec des aides aux activités physiques, aux tâches domestiques et aux soins, et soulager aussi les proches.
Ce n’est pas simplement ajouter un chèque à une pension. Il faut des professionnels, des horaires, des transports et des services effectivement accessibles. Une prestation annoncée ne devient pas une visite à domicile par la seule vertu du texte qui la crée.
La synthèse de recherche publiée en juillet 2026 par Park et Santos met précisément en relation pensions, emploi, santé, dépendance et vulnérabilités sociales. Elle souligne les écarts territoriaux, l’isolement et la nécessité de coordonner les politiques. C’est une revue critique, pas l’essai d’une réforme qui démontrerait à lui seul son efficacité.
Je trouve ce déplacement important. Une personne âgée isolée dans une commune mal desservie ne rencontre pas le même problème qu’un retraité autonome dans une grande ville, même si leur pension a le même montant. Et aider un parent peut peser sur l’emploi et les revenus d’une génération plus jeune.
Opposer les âges devient alors une façon assez commode de ne pas voir leurs liens.
Ce qu’on peut emprunter sans copier le modèle
Je ne rapporte pas de ce détour une réponse du type « faisons comme les Coréens ». Leur histoire des cotisations, leurs carrières et leurs solidarités ne sont pas les nôtres. Pas davantage celles du Japon ou de l’Allemagne.
En revanche, je retiens une méthode : regarder ensemble la durée de travail réellement possible, les revenus réellement disponibles et les services réellement accessibles. Agir sur une seule dimension peut déplacer le problème vers une autre.
Il faut aussi distinguer une mesure adoptée de ses effets attendus. Une hausse des cotisations a un calendrier ; son effet sur la sécurité matérielle dépend des parcours. Une projection démographique donne une direction sous hypothèses ; elle ne décide pas comment répartir l’effort. Et une moyenne nationale ne dit pas qui supporte le plus les ajustements.
C’est peut-être pour cela que le débat français revient sans cesse. Nous lui demandons une solution stable à une réalité qui continue de bouger. Mais ce constat ne dispense ni d’anticiper ni d’expliquer les arbitrages, surtout à ceux dont le métier, la santé ou la carrière rendent les transitions plus difficiles.
Je reviens à la formule de mon père. Elle fonctionnait parce qu’elle était impossible. La vraie discussion commence justement quand on refuse de faire disparaître les personnes derrière la difficulté de l’équation.
Il faudra que je lui pose la question. Pas pour lui demander comment supprimer les retraités, évidemment, mais comment il aimerait qu’on parle de la vie après le travail. Et comment préparer cette vie sans la présenter comme une anomalie à financer à regret.