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Un réacteur à 1,6 km sous terre : l’idée de Deep Fission reste à éprouver

À 1,6 km sous terre, la pression et la roche pourraient rendre service au nucléaire. Mais l’essai de Deep Fission ne portait que sur un caisson sans combustible, à 30 mètres.

Un concept audacieux, plusieurs preuves encore à apporter.

NucléaireDeep Fission
Relief minéral imaginaire montrant un puits étroit dans des couches de roche et un petit bâtiment en surface.
Illustration conceptuelle générée par IA : maquette minérale du principe souterrain, non à l’échelle et sans valeur de schéma technique.

Une centrale nucléaire, dans mon imaginaire, c’est d’abord une installation que l’on voit. Des bâtiments, des ouvrages de protection, parfois ces grandes tours qui ne sont d’ailleurs pas propres au nucléaire. Deep Fission propose de déplacer une partie essentielle de cette image : mettre le réacteur très loin sous nos pieds. L’idée mérite mieux qu’un enthousiasme automatique ou qu’un haussement d’épaules.

Ce qui m’intéresse ici, c’est le renversement du raisonnement. Au lieu de construire entièrement l’environnement nécessaire à une machine, pourrait-on choisir un environnement qui lui rend déjà certains services ? La proposition est séduisante. Encore faut-il regarder ce que la profondeur apporte réellement, ce qu’elle complique, et ce que les essais ont démontré.

Pourquoi descendre aussi bas ?

Le concept Gravity repose sur un petit réacteur à eau pressurisée placé dans un forage d’environ 1,6 kilomètre de profondeur. L’eau sous pression permet de transporter de la chaleur ; la conversion en électricité conserve des équipements en surface. Il ne s’agit donc ni de géothermie nucléaire naturelle, ni d’une centrale qui disparaîtrait intégralement dans le sol.

La pression augmente avec la hauteur d’eau au-dessus d’un point. C’est cette propriété que l’entreprise veut utiliser pour limiter certains équipements lourds. La roche servirait aussi de protection contre les rayonnements. La présentation du projet auprès de la NRC décrit une puissance visée allant jusqu’à 15 mégawatts électriques par unité : une capacité de conception, pas une production mesurée.

Deep Fission associe ainsi trois univers industriels : le nucléaire à eau pressurisée, le forage profond et le transfert de chaleur pratiqué dans la géothermie. Son explication du concept aide à comprendre le pari. Mais assembler des techniques connues dans un environnement nouveau reste une innovation à qualifier. Des composants éprouvés ne transmettent pas automatiquement leur fiabilité à l’ensemble.

Autre distinction utile : la pression de l’eau et le confinement des substances radioactives ne sont pas la même fonction. Le poids d’une colonne d’eau peut fournir une pression ; il ne constitue pas, à lui seul, une démonstration de sûreté de toute l’installation.

Ce qui a été descendu… et à quelle profondeur

Le communiqué du 10 septembre 2026 rapporte un essai effectué le 3 septembre. Une équipe a descendu puis récupéré une enveloppe grandeur nature, longue d’environ six mètres, avec du matériel de forage commercial. Le prototype ne contenait aucun combustible nucléaire.

La profondeur de cet essai était d’environ 30 mètres. Ce nombre change beaucoup la lecture de l’annonce. Il ne faut pas confondre la profondeur visée pour le futur réacteur, environ 1 600 mètres, avec celle d’une démonstration de manutention. Ce n’est pas une centrale souterraine qui aurait commencé à produire du courant.

L’essai répond néanmoins à une vraie question industrielle : peut-on manipuler cette enveloppe avec une chaîne d’équipements et des équipes déjà disponibles ? C’est une étape utile. Elle ne démontre pas encore le comportement nucléaire, le refroidissement, la surveillance durable ou la récupération d’une installation ayant fonctionné à sa profondeur finale.

J’aime bien les annonces qui permettent de séparer clairement ces deux colonnes : ce qui a été testé et ce que l’on espère construire. Le problème commence lorsqu’on les fusionne dans un même futur devenu, au passage, un présent.

La roche protège, mais elle n’efface pas les questions

Un sous-sol n’est pas un bloc homogène dont il suffirait de mesurer l’épaisseur. Les propriétés des formations, les fractures et les circulations d’eau varient selon les sites. Dire que la roche fait écran aux rayonnements ne suffit donc pas à établir comment l’ensemble retiendrait des substances radioactives dans toutes les situations examinées.

Cette prudence n’est pas seulement une réserve extérieure au projet. Dans ses observations sur le concept en août 2024, le personnel de la NRC demandait notamment quelles informations seraient recueillies et quelles analyses démontreraient les performances de la composante géologique avant l’installation. L’autorité insistait sur l’importance des conditions propres au site.

Il faut aussi changer de perspective : ce qui protège une machine peut rendre son accès plus difficile. Contrôler, inspecter, intervenir et préparer la fin de vie doivent rester possibles dans des conditions acceptables. Ce sont des questions à documenter, pas la preuve anticipée d’un échec.

La NRC rappelle, plus généralement, ses exigences de protection des eaux souterraines. Ce cadre général n’est ni une accusation de contamination contre Deep Fission, ni une certification de son projet. Il rappelle simplement qu’« enterré » ne veut pas dire « sans relation avec l’environnement ».

Moins de béton ne fait pas encore une facture

L’enjeu économique explique l’attention portée à cette approche. Dans son annonce de financement de février 2026, Deep Fission indique avoir levé 80 millions de dollars et noué une relation stratégique avec Blue Owl autour des infrastructures numériques. Les besoins électriques des centres de données font partie des débouchés recherchés.

La même communication avance une réduction de 70 à 80 % des coûts de construction par rapport aux centrales traditionnelles. C’est une estimation du promoteur. Ce n’est ni le bilan d’une série de réacteurs construits, ni une baisse constatée de la facture des consommateurs.

Je garderais d’ailleurs deux calculs séparés. D’un côté, les ouvrages et équipements que l’on espère éviter. De l’autre, le coût complet de la solution de remplacement, avec ses forages, son exploitation, ses contrôles, ses interruptions éventuelles et sa fin de vie. Une économie sur un poste ne prouve pas encore une économie sur l’ensemble.

Une levée de fonds finance le chemin vers cette réponse ; elle ne tient pas lieu de réponse. L’intérêt commercial et la performance industrielle peuvent finir par se rejoindre, mais ce sont encore deux informations différentes.

Un cadre de sûreté n’est pas une autorisation d’exploiter

L’annonce réglementaire importante est celle du 6 août 2026 : selon Deep Fission, le département américain de l’Énergie a approuvé son Nuclear Safety Design Agreement. Cet accord établit le cadre de sûreté pour la poursuite du développement, pas une autorisation générale de commercialisation.

Le site pilote est situé à Parsons, au Kansas. L’entreprise distingue elle-même les étapes du programme DOE et son intention d’aboutir ensuite à une unité commercialement exploitée sous licence NRC. Il faut conserver cette distinction dans le récit, plutôt que transformer un jalon en feu vert définitif.

Le DOE avait sélectionné Deep Fission dans son programme pilote en août 2025. Il précisait alors que les entreprises assumeraient les coûts de conception, de construction, d’exploitation et de démantèlement des réacteurs d’essai. L’accélération recherchée ne dispense donc pas de démontrer, ni de financer, ces différentes étapes.

Voilà pourquoi ce projet mérite d’être suivi sans être vendu trop tôt. La profondeur pourrait devenir un véritable avantage industriel ; elle pourrait aussi déplacer des difficultés que la surface rendait plus accessibles. Pour juger, je regarderai moins la discrétion des futurs bâtiments que les résultats publiés : sûreté démontrée pour le site, essais représentatifs, maintenance et coûts réels. Et si le progrès consistait parfois à descendre plus bas, tout en gardant nos exigences bien à la surface ?