Accueil > Articles > Des fourmis unies sur 6 000 km : Bernard Werber en vrai ?

Vivant · Fourmis · Coopération

Des fourmis unies sur 6 000 km : Bernard Werber en vrai ?

Des nids séparés par des milliers de kilomètres, et des fourmis qui s’acceptent comme si elles étaient voisines. De quoi penser à Bernard Werber… puis regarder la science de plus près.

Un phénomène décrit dès 2002, remis en lumière en septembre 2026.

SciencesBiodiversité
Composition cyanotype bleue et blanche de six petites silhouettes de fourmis parmi des feuilles et des graminées.
Illustration conceptuelle générée par IA, inspirée du cyanotype : ni photographie de colonie réelle ni planche d’identification d’espèce.

« OMG, les fourmis de Bernard Werber en vrai ! » Ma première réaction tient à peu près dans cette phrase. Des insectes minuscules, une organisation qui déborde nos frontières, un monde parallèle auquel on ne prête presque jamais attention : le rapprochement vient tout seul.

Le roman Les Fourmis, publié en 1991, fournit une formidable porte d’entrée à cet émerveillement. Mais une porte d’entrée n’est pas une preuve scientifique. Alors, derrière ce titre sur une supercolonie européenne, qu’y a-t-il exactement ? Une gigantesque fourmilière ? Une sorte d’empire ? Ou quelque chose de plus étonnant parce que moins humain ?

Six mille kilomètres, mais pas un seul tunnel

Le résultat célèbre remonte à une étude de Tatiana Giraud, Jes Pedersen et Laurent Keller publiée en 2002. Ce n’est donc pas une découverte surgie en septembre 2026. Les chercheurs avaient échantillonné 33 populations de fourmis d’Argentine, Linepithema humile, le long des côtes du sud de l’Europe.

En confrontant des ouvrières de différentes provenances, ils ont distingué deux ensembles. Dans la supercolonie principale, des individus issus de nids très éloignés ne se montraient pas agressifs entre eux. Avec l’autre ensemble, dit catalan, les rencontres étaient au contraire fortement conflictuelles.

Les quelque 6 000 kilomètres désignent l’étendue côtière du réseau étudié, de la façade atlantique espagnole à l’Italie, via le Portugal et la France. Ils ne mesurent ni un tunnel unique ni le trajet accompli par une ouvrière.

Le mot « supercolonie » décrit ici une unité de compatibilité sociale entre des nids physiquement séparés. Je trouve cela presque plus saisissant qu’une construction géante : une frontière importante pour ces insectes ne correspond pas nécessairement à la distance qui les sépare.

Le passeport est une odeur

Cette appartenance passe notamment par des molécules présentes sur l’enveloppe du corps, les hydrocarbures cuticulaires. Le terme semble sortir d’un manuel de chimie ; l’idée est plus simple : un ensemble de signaux aide à distinguer les membres acceptés et les étrangers.

Une étude expérimentale publiée en 2009 ne s’est pas contentée de comparer des odeurs. Les chercheurs ont synthétisé certains composés candidats et modifié le profil chimique présenté aux fourmis. Des substances précises ont déclenché de l’agressivité entre des ouvrières habituellement tolérantes, contrairement à des composés témoins.

Autrement dit, ce « passeport » n’est pas seulement une jolie image : la modification du signal peut changer la réponse. L’expérience donne une prise sur le mécanisme, sans transformer pour autant l’odeur en carte d’identité humaine.

C’est là que je dois retenir mon réflexe de romancier improvisé. On n’a pas besoin d’imaginer une fourmi portugaise recevant des nouvelles d’une cousine italienne. Une compatibilité de reconnaissance suffit à produire un résultat déjà extraordinaire. Elles ne se connaissent pas personnellement ; elles ne se traitent pas nécessairement comme des ennemies.

Leur meilleur véhicule, c’est nous

Reste une question assez terre à terre : comment une espèce venue d’Amérique du Sud peut-elle se retrouver aussi loin ? Nos récits aiment les conquérantes infatigables. La recherche invite à regarder aussi les passagères clandestines.

Une reconstitution de l’expansion de l’espèce publiée en 2001 distingue deux modes de dispersion. Localement, des reines et des ouvrières peuvent quitter un nid pour en établir un autre à proximité. À grande distance, le transport involontaire par les humains permet de franchir des obstacles qu’une progression à pied ne suffirait pas à expliquer.

Dans les études rassemblées, les maxima annuels d’expansion locale étaient en moyenne de l’ordre de 150 mètres. Ce n’est ni une vitesse universelle ni la distance parcourue par chaque insecte. Les sauts associés aux activités humaines se situaient à une tout autre échelle.

Le détail change mon récit intérieur. Nous ne sommes pas seulement des observateurs penchés sur un monde miniature. Nos déplacements et nos échanges participent à sa géographie. L’épopée des fourmis comporte aussi un chapitre logistique, beaucoup moins spectaculaire qu’une armée en marche, mais autrement efficace.

La coopération n’est pas une utopie

À ce stade, la tentation serait de distribuer une médaille : voilà des êtres capables de coopérer au-delà des frontières ! Sauf que cette réussite collective n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les autres habitants du lieu.

Dans des expériences de terrain publiées en 1999, David Holway a comparé les fourmis d’Argentine à sept espèces locales dans des boisements riverains du nord de la Californie. Les ouvrières argentines ne gagnaient pas systématiquement les confrontations individuelles. À l’échelle des colonies, en revanche, elles parvenaient à déloger la plupart des concurrentes des appâts.

L’avantage numérique aide à comprendre ce décalage. Une organisation performante peut monopoliser des ressources sans que chaque membre soit individuellement supérieur. Le résultat concerne un terrain et un protocole précis ; ce n’est pas un recensement de toute la biodiversité européenne.

Voilà le pivot qui me paraît essentiel : l’entente à l’intérieur d’un groupe n’équivaut pas à l’harmonie de l’écosystème. L’admiration pour une organisation et l’inquiétude pour ses effets peuvent parfaitement coexister. Pas besoin de choisir entre l’émerveillement et les conséquences.

Un empire sans empereur ?

Et l’Europe n’épuise même pas la question. Une étude parue en 2010 a comparé des populations de plusieurs continents. Des groupes très éloignés, notamment d’Europe, du Japon et de Californie, présentaient une forte tolérance réciproque, accompagnée de ressemblances chimiques et génétiques.

D’autres groupes de la même espèce restaient agressifs. Ce point empêche d’écrire que toutes les fourmis d’Argentine du monde appartiendraient indistinctement à une seule société pacifique.

Les auteurs parlent d’une supercolonie transcontinentale. Cela ne démontre ni une circulation permanente entre tous les nids, ni un commandement mondial, ni une conscience collective comparable à celle d’un personnage. Les tests mesurent des comportements de reconnaissance, pas les intentions d’un empire.

Je reviens donc à Bernard Werber, avec mon enthousiasme de départ et une correction salutaire. Le réel n’a pas besoin de réaliser littéralement le roman pour être fascinant. Il suffit déjà que des réactions locales, répétées entre des êtres minuscules, dessinent une organisation qui dépasse notre regard.

Et si la meilleure façon d’entrer dans ce monde était précisément de conserver l’étonnement de la fiction, tout en renonçant à lui imposer nos capitales, nos chefs et nos frontières ?