Fusion nucléaire : mon Eldorado énergétique a un problème de calendrier
J’ai longtemps vu la fusion comme un Eldorado : assez d’énergie pour nos besoins, et peut-être davantage de moyens pour réparer nos dégâts. En regardant le calendrier, l’espoir change de forme.
Entre réussir une réaction et livrer du courant, plusieurs preuves restent à apporter.

J’ai longtemps regardé la fusion comme un Eldorado. Assez d’énergie pour répondre à nos besoins, desserrer des contraintes et, peut-être, nous donner davantage de moyens pour réparer une partie de ce que nous abîmons dans la nature. Pas seulement une nouvelle centrale : une marge de manœuvre pour l’humanité.
Et puis mon enquête m’a ramené au calendrier. L’intuition reste séduisante, mais les premières centrales ne sont pas simplement en attente d’un dernier coup de tournevis. Dans mon enthousiasme, j’avais presque branché la prise avant la construction du bâtiment.
Le reportage d’Euronews du 14 septembre 2026 oppose deux regards sur cette promesse. Je n’en ressors pas avec l’envie de jeter la fusion à la poubelle. Plutôt avec une question : qu’avons-nous réellement réussi, et que reste-t-il à réussir avant que l’Eldorado fournisse du courant ?
Une victoire scientifique n’est pas un bilan de centrale
La fusion assemble des noyaux légers, contrairement à la fission qui scinde des noyaux lourds. Ce principe, expliqué par l’Agence internationale de l’énergie atomique, n’est pas une simple hypothèse. Le défi énergétique consiste à en tirer une production utilisable et durable.
Le 7 avril 2025, le National Ignition Facility américain a obtenu 8,6 mégajoules d’énergie de fusion pour 2,08 mégajoules d’énergie laser arrivée sur la cible. Le laboratoire de Livermore rapporte un gain sur cible supérieur à quatre. C’est un résultat scientifique considérable.
Mais « arrivée sur la cible » est le morceau de phrase à conserver. Ce dénominateur ne comprend pas toute l’électricité consommée par l’installation pour produire et acheminer l’impulsion. Il ne mesure pas non plus l’électricité qu’une future centrale livrerait après ses propres consommations.
Une machine pourrait donc battre un record de réaction sans alimenter un seul consommateur. Ce n’est pas une manière de rabaisser le travail des chercheurs : c’est la différence entre la question à laquelle leur expérience répond et celle que je lui avais spontanément prêtée.
Réussir un tir… puis en faire une industrie
Il existe plusieurs voies, notamment le confinement magnétique et la fusion par laser. Leurs dispositifs et leurs rythmes ne sont pas interchangeables. Dans la voie laser décrite par Euronews, l’ordre de grandeur envisagé pour une centrale est d’environ dix réactions par seconde, à répéter durablement. Pas un exploit exceptionnel de temps en temps.
À cette répétition s’ajoutent les équipements qui doivent rester disponibles, l’approvisionnement en cibles, l’extraction de la chaleur et la maintenance. Il ne suffit pas d’agrandir une expérience réussie comme on agrandit une photographie.
L’évaluation indépendante du GAO américain publiée en 2023 insiste sur les matériaux capables de supporter chaleur et dommages neutroniques, mais aussi sur les problèmes encore ouverts d’intégration des systèmes. Certaines difficultés relèvent de l’ingénierie ; cela ne signifie pas qu’elles soient déjà résolues ou faciles à financer.
Les National Academies, dans leur travail sur une centrale pilote, placent dans le même tableau la production électrique, la disponibilité, la sûreté et les coûts. Cette liste me ramène à une évidence : une centrale est une chaîne qui fonctionne ensemble, pas une addition de records obtenus séparément.
L’eau ne fait pas tout le plein
Une autre partie de mon Eldorado reposait sur un raccourci : l’hydrogène est abondant, donc le combustible ne devrait pas poser de problème. Or les concepts deutérium-tritium ne consomment pas simplement de l’eau versée dans un réservoir.
Le deutérium et le tritium sont deux formes de l’hydrogène. Le second est radioactif et rare. Pour ces centrales, il faudra assurer son approvisionnement, son confinement et son renouvellement. La disponibilité d’une ressource de départ ne dispense pas de construire un cycle industriel fiable.
Le programme britannique LIBRTI, annoncé en janvier 2025, finance précisément des essais et une installation destinée à avancer sur cette question. Cela corrige deux caricatures à la fois : ce n’est pas un sujet auquel personne ne travaille, mais ce n’est pas davantage une boucle industrielle déjà démontrée en centrale commerciale.
La même prudence vaut pour les déchets. La fusion ne se confond pas avec la fission, et ses risques ne sont pas identiques. Elle ne devient pas pour autant une activité sans radioactivité. L’AIEA travaille sur les déchets issus des installations de fusion, leur classement, leur recyclage éventuel et leur gestion en fin de vie. Les matériaux activés doivent être pris en compte ; une durée unique valable pour tous les futurs réacteurs serait trompeuse.
Derrière une date, quelle machine attend-on ?
C’est finalement ici que mon impression de départ s’est le plus déplacée. On peut entendre « fusion dans les années 2030 » et imaginer des centrales installées partout. Or la date peut désigner une expérience, un démonstrateur, un pilote électrique ou une première unité commerciale.
Dans son entretien avec Euronews, Ulrich Sigel, de Focused Energy, vise un démonstrateur dans cinq ans, un pilote dans dix et une centrale commerciale dans quinze. Rapportées à septembre 2026, ces ambitions conduisent approximativement à 2031, 2036 et 2041. Ce sont des objectifs d’entreprise, pas des rendez-vous garantis.
ITER suit une autre voie. La feuille de route présentée en juillet 2024 plaçait le début de sa phase deutérium-tritium en 2039. Et ITER n’est pas conçu pour vendre de l’électricité : c’est une installation de recherche, pas une centrale commerciale retardée dont il suffirait d’attendre le raccordement.
Ces trajectoires ne permettent donc ni de fixer une date certaine pour la première centrale mondiale, ni d’affirmer qu’aucune autre équipe ne pourra aller plus vite. Elles montrent surtout pourquoi « où en est-on ? » demande plusieurs réponses.
L’industrie participe déjà à la fabrication des composants et des instruments. Ce que j’attendais, moi, c’était une production électrique répétable, disponible et économiquement exploitable. Les préparatifs industriels sont réels ; leur aboutissement ne l’est pas encore.
Garder l’espoir sans lui déléguer le présent
Il serait également trop simple de conclure que tout cet argent ne sert à rien. Focused Energy annonce une levée de 240 millions de dollars en mai 2026. RWE indique avoir augmenté sa participation de 60 millions d’euros. Cette seconde somme participe au financement annoncé ; on ne l’ajoute pas mécaniquement au total, et on ne mélange pas les monnaies.
Ces engagements financent des recherches, des capacités et des étapes industrielles. Ils ne prouvent ni le coût futur du kilowattheure ni la rentabilité d’une centrale encore à construire. Un prix espéré et un prix observé ne sont pas deux versions équivalentes d’un même renseignement.
La question du coût d’opportunité reste légitime : que choisit-on de ne pas financer pendant ce temps ? Mais elle mérite mieux qu’un duel entre chercheurs rêveurs et réalistes sans imagination. On peut soutenir une recherche de long terme tout en exigeant des jalons vérifiables et sans compter ses résultats futurs comme déjà disponibles.
Sur ce point, même le directeur général d’ITER rappelait en 2024 que la fusion n’arriverait pas à temps pour résoudre les problèmes actuels de la planète. L’urgence ne disparaît pas parce qu’une technologie promet de devenir importante plus tard. Le présent demande encore des décisions sur les économies d’énergie, les équipements et les réseaux.
Et mon envie de réparer ce que nous abîmons dans la nature ? Je la garde, mais je retire la baguette magique. Une énergie plus abondante pourrait élargir les moyens d’action ; elle ne déciderait ni de leur usage, ni de ce que nous choisissons de préserver.
Mon Eldorado n’a donc pas disparu. Il a cessé d’être un permis d’attendre. Peut-être est-ce une meilleure manière de croire à la fusion : souhaiter qu’elle réussisse, regarder précisément ce qu’elle démontre, et continuer à agir comme si nous n’avions pas encore son électricité.