Accueil > Articles > Réseaux sociaux au tribunal : le vrai enjeu dépasse le temps d’écran

Plateformes · Qui dessine nos habitudes ?

Réseaux sociaux au tribunal : le vrai enjeu dépasse le temps d’écran

Le « moment tabac » des réseaux sociaux ? Derrière la formule, deux procès différents et une question : qui porte la responsabilité des mécanismes qui retiennent notre attention ?

Deux verdicts, et une analogie à examiner.

CogitationsRéseaux sociaux8 min de lecture
Peinture à l’huile d’une personne regardant son téléphone dans un tram, devant une longue fenêtre aux reflets de ville.
Illustration générée par IA : scène imaginaire peinte à l’huile, sans lien avec une plaignante ou un procès réel.

Un verdict contre Instagram et YouTube, et voilà revenir une expression spectaculaire : le « moment tabac » des réseaux sociaux. Elle donne envie de comprendre. Elle peut aussi faire croire que tout est déjà démontré, que tous les dossiers racontent la même chose et que la suite est écrite. Je préfère ouvrir les deux affaires avant de les ranger sous une seule étiquette.

Le point de départ est la présentation de l’épisode de New Deal publié le 1er avril 2026, consacré aux plateformes et à leurs jeunes utilisateurs. Les verdicts des 24 et 25 mars posent une question qui dépasse leur montant : jusqu’où peut-on demander des comptes à ceux qui dessinent nos habitudes numériques ?

Deux procès, pas une seule condamnation

Le 24 mars, au Nouveau-Mexique, un jury retient la responsabilité de Meta dans une procédure engagée par l’État au titre de la protection des consommateurs. Le ministère de la Justice de l’État annonce 375 millions de dollars de sanctions civiles. L’affaire porte notamment sur les assurances données quant à la sécurité des plateformes et sur les dangers auxquels des mineurs y sont exposés.

Le lendemain, à Los Angeles, c’est une personne, désignée par les initiales KGM, qui obtient réparation dans un autre dossier. Le jury retient une négligence de Meta et de Google, propriétaire de YouTube, à propos de la conception de leurs services et des avertissements sur leurs risques. Selon le compte rendu d’ABC News du 25 mars, les sommes atteignent 6 millions de dollars : 3 millions d’indemnisation et 3 millions de dommages punitifs.

Le cabinet Gibbs Mura, qui défend des familles dans ce contentieux, confirme cette décomposition et présente le résultat comme une victoire majeure. C’est une source directement impliquée, pas une analyse indépendante. Les sanctions prononcées au profit d’un État et l’indemnisation d’une plaignante ne doivent donc pas être additionnées comme si elles correspondaient à la même faute ou au même préjudice.

Autre distinction essentielle : nous parlons ici de responsabilité civile, pas d’une condamnation pénale des dirigeants. Et deux verdicts de jury ne signifient pas que toute la bataille judiciaire serait terminée. Au 1er avril, le communiqué du Nouveau-Mexique annonce encore une phase ultérieure de sa procédure.

Le débat entre dans la fabrication de l’attention

Ce qui me paraît intéressant n’est pas seulement le nombre de zéros. C’est le déplacement de la question. On ne demande plus uniquement ce qu’une personne regarde ni combien de minutes elle y passe : on examine aussi la manière dont le service est construit pour la faire rester.

Le récit d’Associated Press sur le procès de Los Angeles décrit notamment le défilement continu, la lecture automatique et les notifications parmi les fonctionnalités mises en discussion. Elles ne constituent pas, par leur seule présence, la preuve d’un dommage pour chaque utilisateur. Mais elles rendent beaucoup moins convaincante l’idée d’un outil totalement neutre dont seul l’usager déciderait des effets.

Je pense à une différence très ordinaire : choisir une vidéo n’est pas exactement choisir de lancer sans cesse la suivante. La question devient alors celle du point d’arrêt. Est-il visible, facile à utiliser, ou sans arrêt repoussé ? C’est une manière concrète d’interroger un produit, sans prétendre diagnostiquer les personnes qui s’en servent.

Les parents et les adolescents conservent évidemment des choix. Mais leur demander de tout régler à la seule force de la volonté laisserait hors champ les décisions du fabricant. Entre « personne n’est responsable » et « l’application explique toute une vie », il existe un espace plus exigeant : préciser quel mécanisme est contesté, quel dommage est invoqué et quelles preuves relient les deux.

Un verdict n’est pas une étude sur tous les adolescents

C’est là que je veux ralentir. Reconnaître une responsabilité dans un dossier individuel ne démontre pas que chaque réseau provoque la dépression chez chaque adolescent. Un procès examine des demandes et des éléments particuliers. La recherche, elle, tente notamment de distinguer les usages, les personnes et les relations de cause à effet.

La synthèse des National Academies publiée en décembre 2023 ne trouvait pas de preuves suffisantes pour établir un effet causal des réseaux sociaux sur la santé des adolescents à l’échelle de toute la population. Elle décrivait des bénéfices comme des risques, variables selon les situations. Une association statistique peut aussi avoir plusieurs explications, dont le fait qu’un jeune déjà en difficulté utilise autrement ces services.

Cette réserve ne dit pas que personne ne peut être blessé ni qu’aucune protection n’est nécessaire. Elle oblige à garder la bonne échelle. Un échange qui rompt l’isolement et un usage qui empiète sur le sommeil ne se résument pas forcément dans le même compteur de minutes.

L’avis du Surgeon General américain de 2023 posait une autre limite, complémentaire : les connaissances disponibles ne permettent pas de conclure que ces services sont suffisamment sûrs pour les enfants et adolescents. Il appelait à agir du côté des entreprises, des pouvoirs publics, des chercheurs et des familles. L’incertitude scientifique n’est donc ni un certificat d’innocuité, ni une permission d’affirmer n’importe quelle causalité.

L’analogie avec le tabac éclaire et déforme

Pourquoi cette formule du « moment tabac » accroche-t-elle autant ? J’y entends une interrogation sur la responsabilité industrielle : que savait-on des risques, que promettait-on aux utilisateurs et quelles décisions a-t-on prises malgré les alertes ? Sous cet angle, elle aide à sortir d’une discussion réduite aux comportements individuels.

Mais il faut s’arrêter avant de transformer l’analogie en équivalence médicale. Un réseau n’est pas une cigarette. Des usages très différents cohabitent sur un même service. L’expression ne démontre ni une toxicité identique, ni un mécanisme biologique commun, ni un destin judiciaire déjà fixé.

Il faut aussi écouter la contestation. Dans les réactions recueillies par ABC News après le verdict californien, Meta souligne la complexité de la santé mentale des jeunes et refuse de la réduire à une application. Google conteste la décision et défend YouTube comme une plateforme de diffusion vidéo conçue de manière responsable. Les deux entreprises annoncent vouloir faire appel.

Leur désaccord ne suffit pas à effacer les verdicts. Il empêche en revanche de raconter un épilogue que nous n’avons pas. Au 1er avril 2026, je peux décrire ce qui a été décidé et ce que chacun annonce. Je ne peux pas attribuer à ces affaires une issue future, ni garantir qu’elles changeront toutes les interfaces.

Après le procès, regarder ce qui change vraiment

Le meilleur test de ce tournant supposé ne sera peut-être pas la prochaine formule spectaculaire. Ce seront les changements observables : une interruption réellement possible, des paramètres compréhensibles, des protections qui ne reposent pas sur dix menus, des moyens de vérifier les effets annoncés.

Ce sont ici des critères de lecture que je propose, pas une liste de mesures déjà ordonnées par les jurys. Confondre une décision, une demande des parties et une solution souhaitable reproduirait exactement le flou que l’on cherche à dissiper.

Pour juger ces évolutions, il faudra également pouvoir documenter leur efficacité. L’avis sanitaire américain demande notamment des évaluations indépendantes et un accès utile aux données pour la recherche, avec protection de la vie privée. Un bouton « bien-être » peut se photographier. Son effet sur les usages demande davantage de travail.

Je ne retiens donc pas que le téléphone serait devenu l’unique coupable, ni qu’une amende réglerait notre relation aux écrans. Je retiens une question plus féconde : quand une entreprise organise les conditions de notre attention, quelles obligations doit-elle assumer envers ceux qui ont le moins de moyens pour s’en protéger ?

Si ces procès ouvrent cet examen sans remplacer la nuance par un slogan, ils auront déjà déplacé quelque chose. Reste à voir si le déplacement aura lieu aussi dans les produits, et pas seulement dans les titres.