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Cinéma · Rester jusqu’au bout

Aimer le cinéma, mais décrocher avant la fin du film

Ils ont choisi d’étudier le cinéma, mais certains décrochent avant la fin des films. Ce paradoxe pose une question qui nous concerne tous : comment rester vraiment devant une œuvre ?

Et si regarder demandait surtout de faire une place ?

CogitationsCinéma et attention7 min de lecture
Trois personnages adultes en pâte à modeler dans une salle de cinéma, dont un regarde son téléphone tandis que les autres suivent la projection.
Illustration générée par IA : scène imaginaire en pâte à modeler, sans représenter une université, des étudiants réels ou un film existant.

Il y a quelque chose de déroutant dans l’idée d’étudier le cinéma sans parvenir à regarder les films jusqu’au bout. En lisant une enquête sur ce sujet, ma première réaction est presque injuste : si même ceux qui ont choisi d’être là décrochent, qui va encore rester jusqu’au générique ?

Puis je repense au raccourci contenu dans cette réaction. Aimer une activité, vouloir la comprendre et lui consacrer effectivement deux heures ne sont pas exactement la même chose. Le sujet n’est peut-être pas la disparition du goût pour le cinéma. Il touche à la place que nous réussissons encore à faire à une seule chose.

Un signal, pas le procès d’une génération

Dans son enquête du 30 janvier 2026, Rose Horowitch rapporte les observations d’une vingtaine d’enseignants américains en cinéma. Beaucoup décrivent des difficultés croissantes à maintenir l’attention pendant les projections. Certains, toutefois, disent ne pas avoir constaté de changement.

Cette réserve compte. On lit un reportage fondé sur des témoignages, pas un recensement de tous les étudiants, ni une expérience mesurant leurs capacités avant et après l’arrivée du smartphone. Ce matériau peut signaler un problème sans permettre de calculer la proportion d’une génération qui aurait perdu le goût des films.

Il faut aussi éviter de faire du choix d’une filière la preuve d’une passion uniforme. Étudier la réalisation, les images ou les médias ne revient pas à vouloir passer chaque soirée devant un classique. Je peux trouver le décalage inquiétant sans décider que tous les étudiants devraient avoir exactement le même rapport à cet art.

Ce qui m’intéresse est plus précis : comment enseigner à regarder si le temps de visionnage lui-même devient difficile à préserver ? Là, la question dépasse le jugement sur les bonnes ou mauvaises habitudes des jeunes.

Quarante-sept secondes ne sont pas une date de péremption

Le nombre revient facilement dans les conversations : notre attention ne durerait plus que quarante-sept secondes. Dit comme cela, je devrais avoir décroché avant la fin de ce paragraphe. Heureusement, ce n’est pas ce que mesure ce chiffre.

Dans un entretien publié par l’American Psychological Association, la chercheuse Gloria Mark décrit le temps moyen passé sur un écran ou une activité informatique avant d’en changer. Ses mesures portent sur des usages observés, notamment au travail. Elles ne définissent pas la durée maximale pendant laquelle un être humain peut penser à un sujet.

Passer d’un document à une messagerie et ne plus être capable de suivre un récit pendant une heure sont donc deux affirmations différentes. On peut s’inquiéter de la fréquence des changements sans transformer une moyenne d’usage en diagnostic neurologique universel.

Mark explique aussi que revenir à une activité demande de se réorienter. C’est une piste pour comprendre le coût des interruptions ; ce n’est pas une preuve que chaque coup d’œil au téléphone détruit une quantité mesurable de cinéma. L’image peut continuer à défiler pendant que le spectateur reconstitue le fil.

Cette distinction change mon regard : le problème n’est pas forcément une réserve d’attention qui se serait vidée pour toujours. Il peut aussi être une succession de décisions, de sollicitations et d’habitudes qui rendent l’attention plus difficile à installer.

Le film avance même quand on n’est plus tout à fait là

Je trouve le cinéma particulièrement révélateur parce que sa durée ne m’attend pas. Dans un livre, une phrase reste sous les yeux. Sur un écran, un regard ou un silence peut passer pendant que je fais autre chose. Le film poursuit son chemin, avec ou sans moi.

Il existe une différence entre pouvoir raconter l’intrigue et avoir vécu la manière dont elle nous est racontée. Une explication résumée peut restituer un événement ; elle ne remplace pas forcément l’attente qui le prépare, l’incertitude ou le malaise d’une scène qui dure.

Cela ne signifie pas que tout film lent serait profond, ni qu’une vidéo courte serait superficielle. La longueur ne délivre aucun certificat de qualité. Mais si je ne tolère plus qu’une œuvre prenne son temps, je réduis la diversité des expériences que je lui laisse me proposer.

Le bouton permettant d’accélérer est utile dans bien des situations. La question commence lorsque ce réglage devient le préalable à tout : est-ce encore l’œuvre que je rencontre, ou seulement la version qui accepte de se plier à mon rythme habituel ? Je ne vois pas là une faute morale, plutôt une liberté dont le coût mérite d’être regardé.

On peut modifier le contexte, pas seulement sermonner

Une étude publiée en février 2025 dans PNAS Nexus apporte un repère expérimental. Des adultes ont été répartis aléatoirement pour bloquer l’accès à Internet sur leur smartphone pendant deux semaines, à des moments différents. Les appels et SMS restaient possibles, de même qu’Internet sur d’autres appareils. Les chercheurs observent une amélioration moyenne à un test d’attention soutenue.

Les limites sont importantes : l’échantillon est volontaire, le respect du blocage difficile et le suivi court. Seuls 119 des 467 participants répondaient au critère prévu d’au moins dix jours de blocage sur quatorze. Et réussir un exercice d’attention n’est pas la même chose qu’apprécier un long métrage.

Je n’en tire donc ni ordonnance de déconnexion ni promesse de réparation du cerveau. Le résultat rend seulement crédible une piste moins fataliste : les conditions dans lesquelles nous vivons peuvent compter, et elles ne sont pas toutes immuables.

Dans une salle de cours, demander aux étudiants de faire davantage d’efforts peut être nécessaire, mais cela ne répond pas à tout. Il faudrait aussi regarder les horaires, la fatigue, les contraintes de présence et l’intérêt du travail proposé. Ce sont des questions à examiner, pas des causes que cette enquête aurait toutes démontrées.

À mes yeux, protéger une projection ne devrait pas ressembler à un concours de volonté individuelle. Un cadre commun peut rendre plus simple ce qui devient épuisant lorsqu’il faut le renégocier à chaque notification. Reste à construire ce cadre sans transformer les spectateurs en suspects.

Faire une place à ce qui ne se résume pas

Il y a deux tentations symétriques. La première consiste à expliquer que les étudiants sont devenus incapables. La seconde serait de décider que les œuvres doivent désormais être assez courtes, rapides et explicites pour ne jamais demander de patience. Je ne suis convaincu par aucune des deux.

L’enseignement peut accompagner une difficulté sans supprimer tout ce qui la provoque. Préparer une projection, donner des repères, en discuter ensuite : ces gestes me semblent plus intéressants qu’une alternative entre l’abandon au bout de dix minutes et la punition de trois heures de lenteur.

Je formule une préférence, pas une méthode validée par l’étude citée. Le cinéma n’est pas un traitement de l’attention. C’est un art auquel j’aimerais que l’on puisse encore choisir d’accorder du temps, sans que ce choix paraisse une performance extraordinaire.

Le titre de départ faisait presque sourire : même les étudiants en cinéma ! Il laisse surtout une question qui ne leur appartient pas exclusivement. Quand une expérience nous intéresse, savons-nous encore lui réserver un espace où rien d’autre ne sera immédiatement prioritaire ?

Finir un film n’est pas toujours nécessaire. Mais pouvoir décider de rester, sans devoir sans cesse résister à l’envie d’être ailleurs, me paraît une liberté qui vaut la peine d’être entretenue.