Quitter Google : faut-il reconstruire tout un écosystème ?
Et si changer de cloud ressemblait moins à déplacer des fichiers qu’à déménager tout un quartier ?
Une porte de sortie, puis une journée à réinventer.

« Ouvrir une porte » plutôt que tuer Google : la formule du fondateur d’Internxt me plaît. Elle remplace un combat de géants par quelque chose de plus concret. Encore faut-il savoir ce qu’il y a de l’autre côté, et si l’on peut y poursuivre sa journée sans tout réorganiser.
L’entretien publié par Clubic le 29 mars 2026 défend une stratégie d’écosystème : au stockage s’ajoutent d’autres services, tandis que l’édition web et la messagerie sont encore présentées comme des développements à venir. Ma question n’est pas ici de classer les clouds les plus sûrs. C’est de comprendre ce qu’il faudrait remplacer pour réellement changer ses habitudes.
On ne quitte pas seulement un dossier
Imaginons un petit groupe qui prépare un événement. Un document contient le programme, un tableau suit les dépenses, des commentaires permettent de discuter une modification. Les participants ouvrent les mêmes liens et savent où retrouver la dernière version. Je décris une situation possible, pas un essai que j’aurais réalisé chez Internxt.
Déplacer les fichiers ne répondrait qu’à une partie du besoin. Il faudrait aussi retrouver la façon de travailler ensemble. Qui peut modifier ? Où se trouve la discussion ? Que voit une personne qui arrive depuis son téléphone ? Ces questions sont moins spectaculaires qu’une capacité de stockage, mais beaucoup plus présentes dans une journée ordinaire.
C’est là que la notion d’écosystème prend son sens. Elle ne désigne pas seulement une longue liste d’applications. Elle décrit aussi leurs raccords : ce qui permet de passer d’une action à une autre sans reconstruire le mode d’emploi.
Une alternative peut donc être excellente pour un usage précis sans remplacer tout ce qui l’entoure. Ce n’est pas une faiblesse à dissimuler. Le problème commence quand l’équivalence d’une fonction devient, dans la présentation, l’équivalence d’un environnement complet.
Avant de compter les services, je compterais les gestes nécessaires. Le fameux bouton de sortie risque sinon de ressembler à un déménagement dont on aurait seulement réservé le carton des photos.
Modifier un fichier n’est pas écrire ensemble
La documentation d’accueil d’Internxt, datée d’octobre 2025, décrit des applications de bureau et la synchronisation de fichiers. C’est une possibilité différente de l’édition simultanée d’un même document par plusieurs personnes dans leur navigateur. Les mots « modifier », « synchroniser » et « collaborer » ne sont pas interchangeables.
Ouvrir un fichier avec un logiciel installé sur son ordinateur, l’enregistrer puis en synchroniser le résultat ne démontre pas, à lui seul, une gestion de plusieurs curseurs, des conflits d’édition ou des droits de contribution dans un éditeur web partagé.
Dans l’entretien, le dirigeant dit développer des outils d’édition en ligne et évoque aussi une édition via l’application de bureau. Je ne traduis pas cette dernière affirmation en preuve d’une suite collaborative web déjà disponible. Le bon réflexe serait de demander une démonstration du parcours exact plutôt que de faire travailler le vocabulaire à sa place.
Cela ne rend pas le stockage inutile. Pour conserver des fichiers ou les retrouver sur plusieurs appareils, les attentes peuvent être différentes de celles d’une équipe qui rédige ensemble. L’erreur serait de traiter ces besoins comme un seul marché parfaitement homogène.
Un utilisateur peut accepter un autre fonctionnement. Il mérite simplement de savoir ce qu’il choisit aujourd’hui, sans devoir utiliser mentalement la version promise pour demain.
Le chiffrement ne condamne pas à travailler seul
L’entretien présente la collaboration dans un environnement à connaissance nulle comme un défi technique. Il faut éviter de transformer ce défi en impossibilité générale : le serveur n’a pas nécessairement besoin de lire les documents pour participer à leur échange entre utilisateurs.
CryptPad fournit un contrepoint documenté. Dans une annonce d’octobre 2021, son équipe explique avoir intégré des éditeurs de documents et de présentations à son moteur de collaboration chiffrée, en utilisant les composants clients d’OnlyOffice plutôt que son serveur. Le lancement était alors progressif et explicitement expérimental.
Son bilan de 2025, publié en février 2026, décrit ensuite l’ouverture de ces applications en bêta à tous les comptes de CryptPad.fr. Il présente aussi une interface d’intégration destinée à relier l’édition collaborative chiffrée à d’autres stockages. Ce sont les réalisations et annonces de l’équipe, pas un audit indépendant que j’aurais mené.
Ce précédent suffit à corriger une idée : protéger le contenu et éditer à plusieurs ne sont pas deux objectifs incompatibles par nature. Il ne prouve pas que chaque intégration serait facile, que tous les formats conserveraient parfaitement leur mise en page, ni que deux services offriraient la même expérience.
Je trouve cette distinction encourageante. La confidentialité n’oblige pas à renoncer définitivement à la commodité ; elle demande de construire autrement certaines fonctions. Cela laisse de la place à l’ingénierie, plutôt qu’à un choix présenté comme éternel entre une vie privée et un curseur partagé.
Une petite équipe peut avancer, mais pas tout promettre à la fois
Le fondateur d’Internxt revendique une trentaine de personnes et défend leur efficacité pour développer plusieurs produits. Je prends ces éléments pour ce qu’ils sont : la description et l’argumentation d’un dirigeant dans un entretien, pas un état des effectifs ou des capacités de maintenance vérifié indépendamment.
Une petite équipe n’est ni une preuve d’amateurisme ni un certificat d’efficacité. Je voudrais plutôt comprendre les arbitrages : quels services sont disponibles, lesquels sont en développement, et lesquels doivent encore gagner en maturité ? Un nom ajouté au catalogue ne répond pas à ces trois questions.
Le témoignage de CryptPad en 2021 est instructif sur ce point : l’équipe décrivait le poids du support et expliquait son déploiement progressif par la nécessité de gérer sa charge de travail. Cette transparence ne résout pas toutes les difficultés, mais elle permet de comprendre pourquoi « annoncer » et « maintenir » sont deux verbes différents.
La maturité se juge ensuite sur des usages précis. Un document s’ouvre-t-il chez les autres participants ? Les modifications restent-elles compréhensibles ? Que se passe-t-il quand une connexion coupe ? Je ne donne pas ici les réponses pour Internxt : ce seraient justement les questions d’un essai fonctionnel, que cet article ne prétend pas remplacer.
Une promesse peut donner envie d’attendre. Elle ne devrait pas être comptée comme une fonction déjà acquise au moment de décider.
La liberté peut aussi passer par plusieurs outils
Remplacer un écosystème par un autre n’est pas la seule voie imaginable. On peut aussi souhaiter que des services différents coopèrent. Cela demande toutefois davantage que la possibilité de récupérer un fichier : les formats, les connexions et les autorisations doivent être pris en compte.
Dès 2018, Google présentait le Data Transfer Project comme une initiative ouverte de transfert entre services. Son approche reposait sur des adaptateurs et des formats communs. C’est un repère historique sur le problème de la portabilité, pas la preuve qu’un transfert direct vers Internxt serait disponible ni qu’il recréerait tout un espace de travail.
Pour moi, c’est une différence décisive : transporter des données et retrouver l’organisation collective qui leur donne un usage sont deux chantiers. On peut réussir le premier sans avoir terminé le second.
Je ne voudrais donc pas que la recherche d’indépendance impose de choisir immédiatement une nouvelle suite pour tous les besoins. Une porte utile pourrait permettre une transition partielle, une coexistence ou un retour en arrière, selon ce que l’on veut réellement faire.
L’ambition d’Internxt mérite d’être examinée à cette échelle concrète. Non pas : combien de produits portent désormais le même nom ? Mais : quels gestes deviennent possibles, avec qui, et avec quel effort ? Une alternative n’a pas forcément besoin de tout refaire pour rendre un vrai service.
La formule de départ ouvre finalement une bonne question. Est-ce que l’on construit une autre maison où tout devra rester, ou des passages qui nous permettront de choisir plusieurs endroits où travailler ? J’aurais plutôt envie que la porte reste utilisable dans les deux sens.