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Biologie · Copier le vivant

Cloner des souris pendant vingt ans : pourquoi les copies finissent par diverger

Cloner une souris et faire durer sa lignée sont deux questions différentes. Une expérience de vingt ans éclaire les limites de la copie du vivant.

Une réussite répétée ne promet pas l’infini.

Culture GClonage6 min de lecture
Quatre souris brunes dans des compartiments transparents vus de dessus, illustration photographique de synthèse.
Illustration générée par IA : mise en scène imaginaire de souris, sans représenter les animaux, les installations ni les résultats visuels de l’expérience.

Le clonage appelle une image presque automatique : un original, puis des copies qui devraient lui ressembler pour toujours. C’est commode pour raconter une histoire de science-fiction. Beaucoup moins pour comprendre ce qui arrive à une lignée vivante. Une expérience japonaise publiée ce mois-ci invite justement à séparer deux questions : peut-on refaire un animal, et peut-on continuer indéfiniment ?

Cloner un animal n’est pas photocopier un fichier

Dans le clonage reproductif par transfert nucléaire, le noyau d’une cellule du corps est placé dans un ovocyte dont le noyau a été retiré. Un embryon peut ensuite se développer et être porté par une femelle. Il ne s’agit donc ni d’un téléchargement de mémoire ni de la reproduction d’un adulte déjà constitué. Le NHGRI explique ces distinctions entre clonage de gènes, clonage reproductif et clonage à visée thérapeutique.

L’institut rappelle également que des clones ne présentent pas nécessairement la même apparence : l’environnement et la manière dont les gènes s’expriment comptent aussi. Cela suffit à déplacer le regard. Même lorsqu’on cherche à reproduire un patrimoine génétique, on ne commande pas une vie identique, avec les mêmes rencontres et les mêmes apprentissages.

La métaphore informatique devient alors trompeuse. Un fichier reste extérieur à la machine qui le copie ; un animal se construit, grandit et fournit à son tour des cellules. Parler de « copie de copie » est une entrée en matière, pas une explication complète du phénomène.

Vingt-cinq générations encourageantes, puis la suite

En 2013, le RIKEN annonçait 581 souris obtenues sur 25 générations à partir d’une seule donneuse. Le rendement ne s’effondrait pas au fil des transferts. Les animaux étudiés conservaient une capacité de reproduction et une durée de vie rassurantes. Les chercheurs avaient notamment amélioré la reprogrammation du noyau, cette remise en condition qui permet à une cellule spécialisée de participer à un nouveau développement.

Leur communication envisageait une production durable de clones, notamment pour conserver des ressources génétiques. Ce n’était donc pas une équipe partie uniquement chercher l’échec : les premiers résultats lui donnaient des raisons de poursuivre. Mais vingt-cinq générations observées ne démontrent pas davantage une durée illimitée que vingt-cinq kilomètres sans panne ne garantissent un moteur éternel.

Le travail publié le 24 mars 2026 prolonge cette expérience : environ vingt ans, plus de 1 200 souris, une seule donneuse initiale. Le taux de naissances baisse à partir de la 27e génération ; le taux de réussite atteint environ 0,6 % à la 57e. Tous les animaux de la 58e meurent le lendemain de leur naissance.

Attention au dénominateur : ce 0,6 % décrit la réussite du clonage, pas la proportion de souriceaux déjà nés qui resteraient vivants. Mélanger ces deux mesures change considérablement l’histoire racontée. Une mauvaise efficacité de production et une mortalité après naissance ne sont pas interchangeables.

Ce qui s’accumule ne se voit pas forcément

Les analyses génétiques trouvent des mutations accumulées, dont de grandes modifications des chromosomes. Les auteurs privilégient cette piste plutôt qu’une accumulation des anomalies épigénétiques mesurées. Pourtant, les clones survivants, hors dernière génération, peuvent avoir une durée de vie normale.

Cette coexistence mérite mieux qu’une image de photocopies de plus en plus floues. On peut avoir des individus qui paraissent bien se porter et une lignée qui devient de plus en plus difficile à poursuivre. Observer seulement ceux qui arrivent jusqu’à nous risque de masquer tout ce qui n’a pas abouti.

C’est aussi une bonne règle de lecture des annonces scientifiques : demander ce qui est compté, à quel stade, et sur quels individus. Le mot « normal » n’a pas la même portée selon qu’il décrit une apparence, une longévité ou l’ensemble d’un processus reproductif. Aucun de ces indicateurs ne résume seul les autres.

Le brassage génétique n’est pas un bouton de réparation

Des accouplements avec des mâles permettent encore une descendance, puis une amélioration de certains paramètres chez les petits-enfants. Cela ne signifie pas effacement intégral des mutations : certaines restent transmises. Les chercheurs invoquent le rôle du brassage et de la sélection dans l’élimination de variants défavorables.

Il faut donc résister à une deuxième simplification : après « copier abîme tout », voici « se reproduire répare tout ». L’étude n’autorise ni l’une ni l’autre. Une amélioration observée n’équivaut pas à un retour certifié au point de départ.

Plus généralement, une population et un individu ne répondent pas au même problème. Préserver un patrimoine, maintenir une capacité de reproduction et permettre à un groupe de durer sont des objectifs distincts. On peut s’intéresser au clonage sans lui demander de remplacer à lui seul tous les mécanismes qui font vivre une espèce.

Une limite observée, pas un compteur universel

Le chiffre 58 appartient à cette expérience, issue d’une donneuse et conduite avec un protocole donné. Ce n’est pas un plafond démontré pour toutes les lignées, toutes les techniques ou tous les mammifères.

Le résultat n’en devient pas anodin. Il demande simplement une formulation moins spectaculaire : réussir plusieurs dizaines de fois ne suffit pas à établir qu’on pourra recommencer sans limite. À l’inverse, atteindre une impasse ne signifie pas que les premières réussites n’avaient aucun intérêt.

Il reste aussi une question qui ne tient pas dans un record : que veut-on obtenir, pour quel bénéfice, et au prix de combien d’échecs ? Dans une expérience animale, ce ne sont pas seulement des cases manquantes dans un tableau. L’intérêt scientifique et le coût pour les animaux doivent pouvoir être discutés ensemble.

Ce qui m’intéresse ici, c’est finalement la patience nécessaire pour éprouver une promesse. Une étude longue ne produit pas seulement un chiffre plus élevé : elle peut changer la question. Plutôt que « combien de copies peut-on fabriquer ? », celle-ci nous oblige à demander ce qu’il faudrait préserver pour qu’une lignée puisse réellement continuer.