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Culture G · Le vivant change d’échelle

Les lapins d’Australie : pourquoi une poignée a changé un continent

Quelques lapins importés pour la chasse, puis une invasion : l’histoire est célèbre. La génétique révèle pourquoi ce lot n’avait rien d’ordinaire.

Importer une espèce prend un instant. En contenir les conséquences peut prendre des générations.

Culture GBiodiversité7 min de lecture
Scène imaginaire en papier découpé : des lapins bruns dans une prairie australienne sèche, près d’une longue clôture et de jeunes plantes.
Illustration générée par IA dans un style de papier découpé : un paysage australien imaginaire. Ni archive de 1859, ni restitution d’un lieu réel ou d’un modèle de clôture.

Il y a des histoires écologiques qui tiennent dans une phrase : un homme importe quelques lapins pour la chasse, les lapins se multiplient, un continent en paie les conséquences. Celle de l’Australie semble écrite pour rappeler que les petites décisions peuvent avoir de très longues oreilles.

Mais un détail me retient davantage que la multiplication : pourquoi ces lapins-là ? D’autres étaient arrivés auparavant sans déclencher la même invasion. Derrière le récit des « 24 lapins », il y a donc autre chose qu’une leçon de reproduction. Il y a une histoire de populations, de milieux transformés et de conséquences que personne ne maîtrise avec une clôture.

1859 n’est pas le premier débarquement

Le récit publié par Chassons ramène à Thomas Austin, propriétaire de Barwon Park, près de Geelong, dans l’État de Victoria. En 1859, il fait venir des lapins d’Angleterre pour disposer de gibier. Ce n’est pas l’arrivée de l’espèce en Australie : des animaux domestiques avaient déjà accompagné la First Fleet en 1788.

Une reconstitution publiée par Cambridge en 2022 décrit un envoi comprenant des lapins sauvages et domestiques, arrivé à Melbourne le jour de Noël 1859. Le chiffre de 24 désigne le lot arrivé. Agriculture Victoria évoque au moins 13 lapins sauvages relâchés sur la propriété.

Ce n’est pas une querelle de comptabilité animale. Confondre le nombre expédié, le nombre arrivé et le nombre relâché donne au récit une précision qu’il n’a pas toujours. L’événement important reste cette introduction de 1859, suivie d’une expansion bien différente des précédentes.

L’ADN remet la généalogie dans l’histoire

Dans une étude parue dans PNAS en 2022, Joel Alves et ses collègues ont comparé les données génétiques de 187 lapins provenant notamment d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Grande-Bretagne et de France. Les populations européennes et domestiques servent de points de comparaison pour retrouver les origines de l’invasion.

Leurs résultats soutiennent l’existence d’une origine principale pour la grande expansion sur le continent australien, liée aux animaux d’Austin et au sud-ouest de l’Angleterre. La diversité génétique diminue à mesure que les populations échantillonnées s’éloignent du point de départ : une signature compatible avec des vagues successives de colonisation.

L’ascendance sauvage distingue ces animaux de nombreuses introductions domestiques antérieures. Les auteurs proposent qu’elle ait favorisé leur survie et leur adaptation. Ils ne découvrent pas un « gène de l’invasion » qui suffirait à tout expliquer. Cette interprétation génétique laisse une place aux changements du milieu ; elle ne les rend pas inutiles.

Autre nuance : sauvage ne signifie pas génétiquement pur. Le travail retrouve aussi une ascendance domestique. L’intérêt de l’enquête est précisément de sortir des catégories trop simples : tous les lapins introduits ne formaient pas une population interchangeable, promise au même destin dès qu’on ouvrait la caisse.

Un envahisseur n’a pas besoin d’être sans ennemis

Dire qu’il n’y avait aucun prédateur en Australie serait une mauvaise explication. Agriculture Victoria décrit au contraire les terriers comme une protection contre les prédateurs et les extrêmes climatiques. Elle rappelle aussi la reproduction rapide des lapins, leur dispersion et leur capacité à reconstituer leurs effectifs après une période défavorable.

Le service de l’environnement de Nouvelle-Galles du Sud souligne leur aptitude à occuper des milieux très différents, des pâturages aux zones boisées. Le problème n’est donc pas un pays intégralement accueillant, mais une espèce capable de profiter de nombreuses situations favorables.

Les dégâts ne se limitent pas à l’herbe consommée devant les moutons. Le broutage empêche des jeunes plants de s’établir, compromet le renouvellement de la végétation et favorise l’érosion. Les lapins entrent aussi en concurrence avec la faune locale pour la nourriture et les abris. Un paysage peut ainsi changer sans qu’un animal spectaculaire ait abattu les grands arbres.

Le même service rappelle une complication supplémentaire : les lapins nourrissent des prédateurs introduits, notamment chats et renards, qui s’attaquent également aux espèces locales. Agriculture Victoria avertit qu’une chute des lapins peut reporter cette pression sur la faune native. Réduire un maillon ne remet donc pas automatiquement tous les autres à leur place.

Des kilomètres de grillage, puis des virus

L’image de la rabbit-proof fence est à la mesure du problème. La bibliothèque d’État d’Australie-Occidentale situe le début de la première clôture en 1901, sur environ 1 830 kilomètres. Elle précise que des lapins étaient déjà repérés à l’ouest de son tracé en 1902 ; une deuxième ligne a ensuite été construite.

Le chantier raconte une course entre une frontière administrative et une population qui n’attend pas la réception des travaux. Cela ne signifie pas que toute clôture est inutile. Cela montre qu’une protection locale entretenue et une barrière censée arrêter une invasion à très grande échelle ne sont pas la même promesse.

La lutte biologique change ensuite les ordres de grandeur. Le CSIRO retrace l’introduction de la myxomatose en 1950, suivie d’une forte diminution des populations. Mais les lapins développent des résistances et les virus évoluent eux aussi. L’équilibre entre l’hôte et son agent pathogène se déplace : le succès initial ne reste pas figé.

Le virus de la maladie hémorragique du lapin, ou RHDV, devient un autre outil dans les années 1990, avec des lâchers officiellement engagés fin 1996. Le CSIRO note des effets variables selon les régions, notamment entre zones arides et régions plus humides. Il s’agit de contrôle biologique, pas d’un effacement définitif de l’espèce sur la carte.

Le problème dure plus longtemps que le geste

Les politiques de gestion combinent donc plusieurs moyens et demandent une coordination entre voisins, propriétaires et services publics. En Nouvelle-Galles du Sud, la priorité est de réduire les dommages dans les secteurs sensibles. Cela change la question : on ne compte pas seulement les lapins éliminés, on cherche ce que la végétation et la faune peuvent réellement retrouver.

Je trouve cette distinction plus éclairante qu’une succession de recettes miracles. Une invasion ne se résume ni à son coupable initial, ni à la technique qui fait momentanément chuter les effectifs. Elle crée des dépendances écologiques et un travail de suivi qui survivent largement au motif de départ.

Il serait trop facile de transformer Austin en personnage de fable et de nous installer confortablement du côté de ceux qui savent. La question reste très contemporaine : lorsqu’on déplace un organisme, évalue-t-on seulement l’usage qu’on veut en faire, ou aussi ce qu’il pourra devenir sans nous demander la permission ?

L’histoire des lapins australiens ne dit pas que toute introduction finit en catastrophe. Elle rappelle que l’absence de catastrophe lors des précédentes ne garantit pas la suivante. Ce qui m’impressionne, finalement, n’est pas qu’une poignée d’animaux ait suffi : c’est la différence entre la facilité du geste et la durée de la responsabilité.