Services européens : que protègent-ils vraiment ?
Derrière huit alternatives européennes, je découvre plusieurs façons de reprendre la main sur nos usages numériques. Reste à comprendre ce que chacune change vraiment.
Un trajet, un moteur, une certification : trois détails qui changent la lecture d’une promesse.

Une liste de services européens, et l’impression de pouvoir reprendre un peu la main sur sa vie numérique. Je comprends l’attrait. On remplace quelques outils familiers, on encourage d’autres entreprises, et le paysage paraît déjà moins verrouillé. Mais en lisant une sélection de huit alternatives, une question m’est venue : que change exactement ce déplacement ?
Changer de fournisseur, empêcher un intermédiaire de lire un message et devenir moins dépendant d’une infrastructure sont trois choses différentes. Elles peuvent se rejoindre. Elles peuvent aussi avancer séparément. Un drapeau sur une fiche produit ne fait pas office de mode d’emploi de la confidentialité.
Huit noms, plusieurs questions
La sélection de Presse-citron rassemble Mailo pour les courriels, Proton VPN pour la connexion, Qwant et Ecosia pour la recherche, Vivaldi pour la navigation, Smash pour les transferts, Le Chat pour l’assistance conversationnelle et Olvid pour la messagerie. Ce n’est pas un seul remplacement, mais un ensemble d’usages très différents.
L’origine d’une entreprise peut compter dans un choix : soutenir une offre, diversifier ses fournisseurs, vouloir une autre relation commerciale. Cela ne dit pas encore quels renseignements le service traite, lesquels il conserve, ni qui dispose des clés permettant de lire un contenu.
Je commencerais donc par déplier la promesse. Est-ce que je cherche moins de publicité ciblée ? Un message inaccessible au serveur qui le transporte ? Un outil reposant sur une autre base technique ? Une réponse solide à l’une de ces questions n’est pas automatiquement une réponse aux deux autres.
Même le mot « européen » mérite d’être employé précisément. L’Europe et l’Union européenne ne sont pas le même ensemble. Surtout, le siège d’une entreprise, les lieux où elle fait fonctionner son service et les composants qu’elle utilise sont des informations distinctes. Les confondre dispense de poser les questions les plus utiles.
Un VPN n’est pas une cape d’invisibilité
Proton explique dans son guide consacré au suivi avec un VPN que les sites voient l’adresse IP du serveur VPN à la place de celle de la connexion de l’utilisateur. Il précise aussi que les cookies et l’empreinte du navigateur peuvent permettre de poursuivre le suivi. Cette limite vient du fournisseur lui-même, pas d’un adversaire de la technologie.
Le VPN agit sur le trajet réseau : il établit un tunnel chiffré jusqu’à son fournisseur. Il ne supprime pas, par cette seule opération, les traces déjà présentes dans le navigateur. Changer l’adresse visible à l’arrivée ne suffit donc pas à effacer toutes les façons de reconnaître une visite.
Si je me connecte à mon compte sur un site, ce site sait quel compte j’utilise. La connexion peut prendre un autre chemin sans rendre cette identification mystérieuse. C’est moins spectaculaire qu’une navigation devenue invisible, mais beaucoup plus utile pour comprendre ce qu’on protège réellement.
Cela n’enlève pas son intérêt au VPN. Cela lui redonne une fonction précise. Je trouve plus rassurant un outil capable de dire où il s’arrête qu’un outil présenté comme une protection générale contre tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à de la surveillance.
Une autre marque, pas toujours un autre moteur
Vivaldi offre un autre exemple. Dans une explication publiée en 2018, l’entreprise distingue son navigateur de Chrome tout en décrivant son recours à Chromium. Pour sa version sur ordinateur, changer de navigateur ne signifie donc pas nécessairement changer de moteur, cette partie qui participe à l’affichage des pages.
Il ne faut pas en déduire que les deux produits sont identiques. Une base technique partagée ne dit pas à elle seule comment chaque éditeur organise son interface ou traite les données. Mais elle rappelle qu’on peut diversifier son interlocuteur tout en conservant une dépendance commune plus bas dans la construction.
Pour la recherche, Ecosia a annoncé le 7 août 2025 le début de résultats issus de l’index européen EUSP, construit avec Qwant. Il parlait alors d’une partie des résultats servis en France et d’un objectif de progression. Le lancement était concret ; la couverture complète ne pouvait pas en être déduite.
Je vois ici une indépendance qui se construit par morceaux, plutôt qu’un interrupteur qu’on bascule. Une interface différente, une nouvelle base de résultats et une infrastructure autonome sont des chantiers liés, mais pas interchangeables. Reconnaître une dépendance n’annule pas le progrès accompli ailleurs ; cela aide à le situer.
Certifié, oui. Mais quoi exactement ?
La sécurité demande le même effort de précision. Le rapport ANSSI de mai 2021 concernant Olvid identifie une version déterminée : 0.9.2 pour Android. Il décrit un produit évalué, des fonctions et des conditions d’emploi. C’est bien plus informatif qu’un simple adjectif rassurant placé à côté d’un logo.
Son avertissement est clair : la certification n’est pas, à elle seule, une recommandation de l’Agence et ne garantit pas l’absence totale de vulnérabilités exploitables. Cela ne disqualifie pas l’évaluation. Cela explique ce qu’elle permet d’affirmer, sans la transformer en assurance illimitée pour toutes les versions et tous les usages.
Cette manière de lire une preuve me paraît transférable à beaucoup d’outils numériques. Quelle version ? Quelles fonctions ? Quelles hypothèses sur l’appareil et son utilisation ? Un contrôle sérieux a des contours. Ce sont ces contours qu’il faut regarder, plutôt que d’attendre du mot « certifié » qu’il supprime toutes les questions.
Pour un service de courriel comme Mailo, un transfert avec Smash ou une conversation avec Le Chat, je poserais d’ailleurs des questions différentes : qui peut lire quoi, pendant combien de temps un contenu reste-t-il disponible, et à quoi peut-il servir ? La nationalité ne remplit aucune de ces cases à notre place.
Choisir un progrès que l’on peut nommer
L’intérêt de ces alternatives reste entier : elles rendent le choix possible. Mais j’aimerais pouvoir dire ce que chaque changement améliore, sans lui demander de résoudre tous les problèmes du numérique. Encourager un acteur européen peut être une décision cohérente, même si l’on sait qu’il n’a pas reconstruit seul toute la chaîne technique.
Avant un changement important, je regarderais donc les informations publiées sur le traitement des données, les limites expliquées par l’éditeur et les preuves correspondant à mon besoin. Puis les contraintes très ordinaires : retrouver ses contacts, récupérer ses documents, comprendre un réglage, pouvoir partir. Pas besoin de transformer un choix personnel en concours de pureté technologique.
Je me méfie autant de la promesse parfaite que de l’objection qui annule tout parce qu’une dépendance subsiste. Entre les deux, il y a des améliorations réelles, partielles, parfois modestes. Une limite reconnue est aussi une façon de nous rendre capables de décider, plutôt que de simplement nous rassurer.
Je partais d’une liste de huit noms. J’en retiens surtout une autre façon de lire leurs promesses : une origine, un mécanisme, une preuve, puis une limite. Si je peux expliquer ce que mon nouvel outil change vraiment, est-ce que je n’ai pas déjà repris davantage la main qu’en lui demandant seulement d’être « européen » ?