Groenland : vouloir l’indépendance ne veut pas dire devenir américain
Une île que les puissances se disputent, un peuple qui veut décider : regarder le Groenland autrement que comme un territoire à obtenir.
Refuser l’annexion, préserver une coopération, discuter de l’indépendance : trois choix à ne pas confondre.

En lisant la présentation du documentaire Le Groenland, entre Trump et le Danemark, une question me retient davantage que les ambitions américaines : que veulent les Groenlandais pour eux-mêmes ? Sur une carte stratégique, leur territoire semble toujours situé entre les projets des autres. Eux n’y vivent pourtant pas entre parenthèses.
Le reportage présenté par ARTE oppose précisément l’annexion américaine au désir d’un avenir souverain. Ce déplacement du regard me paraît essentiel. Une île peut être convoitée pour sa position, tout en étant d’abord un pays habité, avec des décisions à prendre et des désaccords à faire vivre.
Refuser de devenir américain ne veut donc pas nécessairement dire vouloir conserver indéfiniment le lien danois. Et souhaiter l’indépendance ne signifie pas être prêt à la réaliser demain. Trois propositions différentes, que le face-à-face entre grandes puissances tend à écraser.
Autonome ne veut pas dire indépendant
Le Groenland fait partie du royaume du Danemark, mais il n’est pas administré comme une simple région sans institutions propres. Il dispose d’un Parlement, l’Inatsisartut, et d’un gouvernement, le Naalakkersuisut. Les noms demandent un petit effort ; la distinction qu’ils représentent mérite qu’on le fasse.
Le rappel historique du gouvernement danois donne deux étapes : l’autonomie de 1979, puis le régime de gouvernement autonome entré en vigueur le 21 juin 2009. Le référendum qui a précédé ce changement a eu lieu le 25 novembre 2008, et non en 2009.
La présentation du ministère danois des Affaires étrangères précise toutefois que certains domaines, notamment la défense, la sécurité et la politique étrangère, restent de la responsabilité du royaume. Cela ne supprime pas toute participation groenlandaise aux affaires internationales : le cadre prévoit aussi des possibilités de coopération.
On peut donc décider d’une partie importante de sa vie collective sans détenir tous les attributs d’un État souverain. Le mot autonomie n’est ni un synonyme d’impuissance ni une autre façon de dire indépendance. C’est justement entre ces deux simplifications que se situe le débat.
Le droit de partir existe déjà
En ouvrant la loi de 2009 sur le gouvernement autonome, dans sa traduction officielle anglaise, je découvre que l’indépendance n’est pas une possibilité oubliée du texte. Son article 21 prévoit explicitement une décision du peuple groenlandais, suivie de négociations entre les gouvernements groenlandais et danois.
L’accord organisant cette indépendance doit obtenir le consentement du Parlement groenlandais, être approuvé par référendum au Groenland et recevoir aussi celui du Parlement danois. Le texte précise que l’indépendance implique la souveraineté groenlandaise sur le territoire.
Ce cadre donne une direction, pas une date de départ. Il ne transforme pas non plus une déclaration favorable à l’indépendance en accord déjà conclu sur ses conditions. Entre une aspiration et sa réalisation, il reste des institutions, des négociations et un vote à faire fonctionner.
C’est une différence très concrète avec la logique du rachat. Dans un cas, il s’agit d’organiser la capacité d’un peuple à décider. Dans l’autre, le risque est de ne parler que d’un territoire dont deux interlocuteurs extérieurs discuteraient le sort. Le sujet politique n’est plus le même.
Dire non à Washington ne règle pas tout
Le 9 janvier 2026, les dirigeants des cinq partis groenlandais ont publié une déclaration commune. Ils y refusent que l’avenir du Groenland soit décidé sous pression extérieure et affirment une identité groenlandaise, distincte aussi bien de l’américaine que de la danoise.
Le même texte défend la poursuite des relations avec les États-Unis et les pays occidentaux. Refuser d’être absorbé n’équivaut donc pas à refuser de coopérer. Cette nuance disparaît facilement quand toute relation internationale est racontée comme un choix de camp.
Le 13 janvier, le chef du gouvernement, Jens-Frederik Nielsen, formule pourtant un choix immédiat très net dans ses propos officiels à la presse : entre les États-Unis et le Danemark, dans la crise présente, il choisit le Danemark. Il réaffirme aussi le droit à l’autodétermination.
Je n’y vois pas nécessairement une contradiction. Défendre une relation existante contre une prise de contrôle et discuter de son évolution future sont deux décisions distinctes. Une déclaration commune ne suffit pas, à elle seule, à établir un accord sur le calendrier ou les modalités d’une indépendance.
La souveraineté doit aussi se financer
La question économique ne disparaît pas quand on a clarifié les mots. Le ministère danois rappelle qu’une dotation annuelle générale participe aux finances de l’autonomie. Il souligne aussi que les autorités groenlandaises assument la responsabilité financière des domaines qu’elles reprennent.
Dans ce contexte, demander comment financer les services publics n’est pas une façon de disqualifier l’indépendance. C’est demander ce qu’elle permettrait de décider, avec quels moyens et quelles obligations. Un drapeau ne remplit pas à lui seul un budget ; un transfert financier ne tranche pas davantage une question d’identité.
Il faut aussi se méfier du raisonnement inverse : parce qu’une aide extérieure existe, la relation politique actuelle serait la seule imaginable. Le fait de dépendre d’un partenaire donne du poids à la négociation. Il ne fait pas disparaître ceux qui négocient.
Je préfère donc garder deux questions ouvertes plutôt que les fusionner : quel statut les habitants souhaitent-ils, et quelles conditions rendraient ce choix viable ? Prétendre répondre à la première uniquement par les comptes, ou à la seconde uniquement par un principe, laisse chaque fois une partie du problème dehors.
Un pays n’est pas un sondage à deux cases
Le documentaire de Kenneth Sorento, The Fight for Greenland, présenté par son distributeur comme un film de 2020, part déjà de quatre jeunes Groenlandais engagés dans l’avenir de leur pays. Sa présentation met en avant les tensions entre culture, langue, ouverture et autodétermination. La question ne commence donc pas avec la dernière déclaration de Donald Trump.
Des portraits peuvent aider à comprendre ce qu’un statut change dans une existence. Ils ne remplacent pas une consultation de l’ensemble de la population. Pas davantage qu’un communiqué de dirigeants ne permet de connaître, à lui seul, les préférences de chaque habitant.
Ce que ces sources me font déplacer, c’est finalement la question de départ. Moins demander qui devrait obtenir le Groenland que demander comment ses habitants peuvent définir leurs choix, les discuter entre eux et consentir aux relations qui les engagent.
Je ne sais pas quel calendrier ni quel arrangement ils retiendront. Mais l’alternative ne se résume pas à choisir un autre propriétaire. Et si l’essentiel de la souveraineté commençait là : pouvoir débattre de son avenir sans que quelqu’un d’autre en ait déjà rédigé les deux seules réponses ?