Bitchat : parler sans Internet, mais jusqu’où ?
Quand Internet disparaît, des téléphones peuvent encore se parler de proche en proche. Une autre manière de garder le lien.
Portée locale, relais, chiffrement : derrière la promesse de Bitchat, plusieurs questions qu’il faut séparer.

Une messagerie qui fonctionne quand Internet est coupé : l’idée attire immédiatement mon attention. Dans le contexte des manifestations iraniennes, elle porte une espérance autrement plus importante qu’une application pratique de plus. Mais « sans Internet » peut vouloir dire plusieurs choses, et la différence compte.
Le 13 janvier 2026, Cloudflare décrit un effondrement du trafic iranien à partir du 8 janvier, jusqu’à des niveaux quasiment nuls dans ses observations. Quelques fenêtres de connectivité subsistent brièvement. Il ne s’agit donc pas simplement d’un site inaccessible auquel on trouverait une autre adresse.
En lisant la présentation de Bitchat, je veux comprendre ce qui reste possible : parler à des personnes proches, traverser une ville, joindre quelqu’un à l’étranger ? Ce sont trois problèmes différents. Aucun mot magique ne les résout ensemble.
Les téléphones font le relais
Bitchat propose un réseau local utilisant le Bluetooth Low Energy. La documentation du projet décrit la découverte d’appareils voisins et le relais de messages de proche en proche. Dans ce mode, la transmission ne dépend pas d’un serveur Internet central.
Le mot « mesh », ou réseau maillé, désigne cette organisation. Un message peut emprunter des appareils intermédiaires plutôt qu’une liaison directe unique. L’application n’a donc pas besoin que les antennes mobiles assurent son transport local. Elle a besoin d’autres appareils compatibles à portée.
Je me représente cela comme des personnes qui se passent une information dans un lieu. Le premier interlocuteur n’a pas à entendre directement le dernier, à condition qu’une chaîne de relais existe entre eux. Cette image explique aussi la limite : s’il manque quelqu’un au milieu, le passage peut s’interrompre.
Ce n’est pas rien. Maintenir un échange local quand le réseau habituel manque peut avoir une vraie valeur. Mais il faut résister à la tentation de dessiner mentalement une chaîne continue simplement parce que plusieurs téléphones existent sur une carte.
La portée ne se décrète pas
Combien de mètres peut franchir un message ? Je ne prendrais pas une portée maximale annoncée comme une promesse de couverture. Le Bluetooth SIG explique que la portée dépend notamment de la puissance, des antennes, de la sensibilité du récepteur et de l’environnement.
Des murs ou d’autres obstacles peuvent atténuer le signal. Une distance possible dans certaines conditions ne devient donc pas une distance fiable dans toutes les rues et tous les immeubles. Il n’existe pas un rayon unique que l’on pourrait multiplier tranquillement par le nombre de participants.
Le trajet dépend aussi de la présence effective des relais au moment utile. Des groupes équipés peuvent former des îlots séparés. Une conversation qui fonctionne dans un petit groupe ne prouve pas qu’un message traversera un quartier, encore moins un pays.
C’est une différence entre décrire un mécanisme et mesurer un service rendu. Pour évaluer une promesse, je voudrais savoir où les messages arrivent réellement, avec quel délai et combien n’arrivent pas. Un nombre de téléchargements ne répondrait pas, à lui seul, à ces questions.
Le mode mondial retrouve Internet
Autre nuance importante : Bitchat ne se limite pas au Bluetooth. Le projet documente aussi un transport reposant sur Nostr, un protocole utilisant des relais Internet. Les salons géographiques de ce mode nécessitent une connexion ; un salon portant le nom d’un pays n’est pas une liaison radio couvrant ce pays.
Il faut donc distinguer les deux chemins. Le premier cherche des voisins par Bluetooth. Le second utilise une infrastructure distante joignable sur Internet. La documentation prévoit également la mise en attente de messages lorsque les transports ne sont pas disponibles.
Cette combinaison peut être intéressante lorsque la connectivité est intermittente. Elle ne recrée pas une liaison internationale là où aucun chemin vers l’extérieur n’existe. La décentralisation répartit des fonctions ; elle ne remplace pas le support qui transporte les données.
Je comprends alors autrement l’expression « sans serveur ». Elle décrit le fonctionnement local, pas l’absence de toute infrastructure dans tous les modes. Une application peut réunir plusieurs réseaux sans que leurs possibilités soient interchangeables.
Chiffrer ne rend pas invisible
Le livre blanc de Bitchat décrit le recours au protocole Noise pour les échanges privés. Il distingue aussi les messages destinés à un interlocuteur des messages diffusés au groupe. Une conversation publique ne devient pas confidentielle simplement parce qu’elle passe par une application parlant de chiffrement.
Il distingue également une clé cryptographique et la personne qui la possède. Une connexion peut reconnaître une clé sans prouver que le pseudonyme affiché appartient à l’interlocuteur attendu. L’identité humaine ne sort pas automatiquement d’une opération mathématique.
L’évaluation de confidentialité du projet précise que les annonces Bluetooth contiennent notamment un pseudonyme et une clé publique. Elle reconnaît que la présence radio reste observable et que certaines corrélations temporelles ne sont pas éliminées. C’est une autoévaluation, pas une certification indépendante.
Le contenu d’un message et le fait de communiquer sont donc deux choses différentes à protéger. Ne pas demander de numéro de téléphone à l’inscription réduit une dépendance ; cela ne suffit pas à démontrer l’anonymat. Dans un contexte de répression, confondre les deux serait particulièrement dangereux.
Garder le lien sans vendre un refuge
Cette prudence ne vient pas seulement d’une réserve théorique. En juillet 2025, Jim Miller, de Trail of Bits, analysait des faiblesses sérieuses de la première conception, notamment sur l’authentification. Il soulignait aussi les corrections rapides et l’adoption annoncée de Noise.
Cette analyse ancienne ne prouve pas que chaque faille initiale subsiste dans les versions suivantes. Inversement, citer un protocole reconnu ne démontre pas que toute l’application est sûre. Une liste de fonctions n’est pas un audit, et la possibilité d’échanger n’est pas une garantie de protection.
Le projet prévoit une fonction d’effacement d’urgence. Elle concerne les données locales qu’il gère ; elle ne saurait rappeler une capture d’écran faite ailleurs ni effacer une observation déjà réalisée. Je ne présenterais donc pas Bitchat comme un refuge garanti pour des échanges sensibles, ni comme une recommandation de sécurité destinée à des manifestants.
Ce qui m’intéresse reste pourtant précieux : des appareils ordinaires peuvent conserver une petite capacité de dialogue quand une infrastructure disparaît. À condition de nommer honnêtement ce que cette capacité transporte, ce qu’elle expose et ce qu’elle ne peut pas rejoindre. Comment soutenir ces liens fragiles sans transformer leur utilité en promesse d’invulnérabilité ?