Coworking : des collègues, sans la même entreprise
Travailler loin de son entreprise sans rester seul chez soi : ce que les usages du coworking me font découvrir à La Coloc, à Pau.
Quitter son domicile sans retourner au siège : une autre façon de choisir ses journées de travail.

Quand j’ai ouvert La Coloc, un coworking à Pau, j’imaginais surtout y accueillir des entrepreneurs. Des indépendants, des créateurs, des gens venus développer leur activité. Il y en a, bien sûr. Mais ce ne sont pas les personnes que je retrouve le plus souvent dans l’espace partagé.
À ma surprise, ce sont plutôt des salariés. Leur entreprise est à Paris, ailleurs en France, en Belgique, en Allemagne. Eux travaillent à distance, parfois entièrement, sans rejoindre chaque matin le siège de leur employeur. Et pourtant, ils choisissent de sortir de chez eux pour venir travailler ici.
Je suis l’heureux responsable du lieu, donc forcément un observateur intéressé. Mais cette petite contradiction me travaille au-delà de mon activité : pourquoi chercher un bureau quand on a justement obtenu la liberté de ne plus y aller ?
Ne plus aller au siège ne veut pas dire rester chez soi
On range souvent le télétravail dans une image assez simple : quelqu’un devant son ordinateur, dans son salon, avec une connexion et éventuellement un chat qui traverse la visioconférence. Cette scène existe. Elle ne résume pas toutes les façons de travailler loin de son entreprise.
Le full remote désigne ici une activité exercée entièrement à distance du site de l’employeur. Ce n’est pas un statut d’indépendant, ni une obligation de travailler à domicile. On peut conserver un contrat salarié, des collègues et un responsable, tout en choisissant un autre lieu pour accomplir sa journée.
À La Coloc, certains viennent régulièrement, d’autres à temps partiel ou de manière très ponctuelle. La salle de réunion et les outils disponibles comptent. Mais ce que je vois surtout, c’est l’envie de retrouver un cadre professionnel et des gens autour de soi, sans renoncer à l’organisation à distance.
Cela oblige à séparer deux choses que je mélangeais un peu : être rattaché à une entreprise et partager physiquement un lieu de travail. Les personnes assises à quelques mètres les unes des autres n’ont pas forcément le même employeur. Elles peuvent néanmoins vivre une partie de leur journée ensemble.
Le Covid a accéléré le mouvement, pas inventé la distance
Mon impression d’un changement depuis le Covid n’arrive pas de nulle part. Une note de France Stratégie publiée en novembre 2024, fondée notamment sur l’enquête Emploi de l’Insee, indique qu’en 2023, 19 % des salariés avaient télétravaillé au moins un jour par semaine au cours des quatre semaines précédentes. Ce chiffre porte sur une pratique régulière, pas sur la seule présence occasionnelle à domicile.
Il ne dit surtout pas que tous ces salariés travaillent intégralement à distance, ni qu’ils fréquentent un coworking. Le périmètre compte : venir un jour par semaine chez soi, partager son temps entre plusieurs lieux et ne jamais travailler au siège sont des organisations différentes.
Les travaux présentés par Eurofound en juin 2025 montrent justement plusieurs modèles hybrides, du cadre assez structuré à la grande souplesse. Ils s’appuient sur dix organisations dans quatre pays européens, et non sur un portrait statistique de toutes les entreprises. Dans sept de ces dix cas, une forme d’hybridation existait déjà avant la pandémie.
Le changement n’est donc pas une invention soudaine, encore moins un mouvement uniforme. Les confinements ont accéléré les essais et déplacé certaines habitudes. Depuis, chaque organisation compose avec ses métiers, ses contraintes et sa culture. Mon coworking est une fenêtre sur cette évolution, pas un échantillon représentatif de la France.
Retrouver une frontière entre deux morceaux de sa vie
Quand on peut travailler partout, il devient parfois difficile de sentir où le travail s’arrête. Le même logement accueille les réunions, les repas et la fin de journée. Le confort de ne pas se déplacer peut alors cohabiter avec l’impression de ne jamais vraiment partir du bureau.
Ce que viennent chercher certaines personnes ici est presque l’inverse d’une prouesse technologique : une porte à franchir. On quitte son chez-soi, on rejoint un endroit consacré au travail, on retrouve un rythme. Puis on peut rentrer. Cette séparation ne règle pas tout, mais elle rend deux espaces à nouveau distincts.
Je ne parle pas d’horaires imposés par le coworking. Chacun reste dans son organisation professionnelle. Il s’agit plutôt des repères que peut donner une journée partagée : commencer, faire une pause, déjeuner, voir qu’il existe aussi un moment pour terminer.
L’INRS rappelle l’importance de règles claires, de pauses et d’horaires de début et de fin dans l’organisation du télétravail. Le lieu peut aider à construire ces repères ; il ne remplace pas la discussion sur la charge de travail, les attentes du responsable ou les sollicitations qui débordent.
Des collègues de lieu, sans les mêmes galères
Il y a aussi quelque chose de très ordinaire, et finalement de très précieux : retrouver d’autres humains. Parler de tout et de rien, sourire d’un souci de la journée, trouver une oreille bienveillante. Pas nécessairement pour développer son réseau ou conclure une affaire. Juste parce qu’une journée de travail peut être plus agréable ainsi.
Ces voisins de bureau ont une particularité : ils n’ont généralement ni les mêmes dossiers, ni le même chef, ni les mêmes tensions internes. On peut raconter une difficulté avec un peu plus de distance. La personne en face n’est pas engagée dans la même histoire et peut offrir un autre regard, ou simplement écouter.
Cela ne crée pas un espace où rien ne pourrait jamais être répété. Un lieu convivial reste un lieu partagé : les informations sensibles, les noms de clients ou les problèmes confidentiels n’y deviennent pas publics par magie. On peut se sentir plus libre de parler sans renoncer à la discrétion.
Je vois là deux collectifs qui se complètent. Celui de l’entreprise permet de travailler sur un projet commun, de décider, d’apprendre un métier. Celui du lieu apporte une présence quotidienne et des échanges différents. Une bonne conversation à la pause ne remplace pas un responsable disponible ou une équipe qui vous tient informé.
Un bureau à soi peut aussi faire partie du coworking
L’autre idée qui mérite d’être un peu déplacée, c’est celle du coworking réduit à une grande table et à des ordinateurs alignés. Nous accueillons aussi des entreprises et des indépendants dans des bureaux individuels. Ils disposent d’un espace à eux, tout en partageant la vie du lieu.
C’est l’intérêt que je retrouve dans cette possibilité de bureau privatif à Pau, au sein de La Coloc : pouvoir se concentrer ou s’isoler, sans devoir renoncer à tout ce qui se passe autour. Le choix ne se limite pas à être seul chez soi ou à rester toute la journée dans un espace ouvert.
Selon la tâche, on peut rechercher du calme, une pièce pour une réunion ou simplement des échanges au moment d’une pause. La convivialité ne devrait pas devenir une obligation permanente de discuter. Pour être agréable, un collectif doit aussi laisser la possibilité de fermer une porte.
Cette diversité m’intéresse davantage qu’un modèle présenté comme l’avenir unique du bureau. Un indépendant, une petite entreprise et un salarié à distance peuvent partager une adresse sans avoir les mêmes besoins. Un lieu fonctionne mieux lorsqu’il peut accueillir ces différences, pas lorsqu’il demande à chacun de vivre le travail de la même manière.
Le collectif ne se loue pas au mètre carré
Il serait tentant d’en conclure que le coworking est la réponse à tous les problèmes du télétravail. Je m’en garderais bien. France Stratégie souligne aussi que la fréquentation de ces espaces par les salariés à distance reste limitée et que les effets territoriaux attendus ne sont pas automatiques. Mon constat local ne suffit pas à annoncer la disparition du bureau traditionnel.
Une expérience publiée dans Nature en juin 2024 apporte un autre point de comparaison. Chez Trip.com, en Chine, 1 612 salariés ont participé à un essai de travail hybride donnant la possibilité de travailler à domicile deux jours par semaine. Les chercheurs observent davantage de satisfaction et une baisse d’environ un tiers du taux de départs, sans dégradation des évaluations de performance étudiées.
C’est un résultat intéressant sur une organisation précise. Ce n’est ni une expérience de full remote, ni une mesure de l’effet du coworking. On ne peut pas lui faire prouver qu’un bureau partagé rendrait tout le monde plus heureux ou plus productif. Les conditions, les personnes et le travail réel restent déterminants.
Il faut aussi compter avec le prix, les trajets, le bruit, les appels et la qualité de l’installation. Le lieu choisi doit convenir au travail et aux règles convenues avec l’employeur. Pour certains, le domicile reste le meilleur endroit ; pour d’autres, alterner plusieurs espaces a davantage de sens.
Ce qui me surprend à La Coloc, ce n’est donc pas que des gens cherchent une chaise et une connexion. C’est qu’en gagnant de la liberté sur leur lieu de travail, ils choisissent aussi de retrouver une forme de quotidien commun. Pas forcément pour travailler ensemble. Pour ne pas toujours travailler seuls.
Je pensais ouvrir surtout un lieu pour des entrepreneurs. J’y découvre aussi une manière, pour des salariés, d’habiter autrement leur journée. Peut-être que la question n’est plus seulement « où est mon entreprise ? », mais « avec qui ai-je envie de vivre le temps que je passe à travailler ? ».