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La BnF conserve aussi nos jeux vidéo

Cartouches, logiciels, machines et traces de parties : la Bibliothèque nationale de France conserve une mémoire du jeu vidéo bien plus vaste que je ne l’imaginais.

Garder un jeu, pouvoir y rejouer et le distribuer sont trois missions différentes.

Culture GPatrimoine numérique29 octobre 2026
Scène fictive générée par IA : une archiviste examine une cartouche de jeu dans un atelier de conservation imaginaire.
Illustration générée par IA : atelier et personne imaginaires, sans représentation des locaux, des collections ou du personnel de la BnF.

Je découvre, au détour d’une proposition de loi sur les droits des joueurs, que la Bibliothèque nationale de France conserve des jeux vidéo. Des livres, des manuscrits, des journaux : oui, je voyais bien. Des cartouches et des logiciels de jeu, beaucoup moins.

La proposition portée par LFI me paraît intéressante dans son intention, mais franchement difficile à mettre en œuvre. Je me demande aussi quelle part de cette initiative vise à parler à un électorat de joueurs. C’est une question que je me pose, pas une intention que je peux attribuer avec certitude à ses auteurs.

Mais le détail qui m’a vraiment arrêté se trouve ailleurs : la BnF travaille déjà sur cette mémoire. Et conserver un jeu se révèle beaucoup plus compliqué que ranger sa boîte sur une étagère.

Les jeux ont rejoint la bibliothèque depuis longtemps

Les jeux vidéo sont entrés dans les collections de la BnF en 1992, avec le dépôt légal des documents multimédias. L’institution conserve ainsi des milliers de titres et différents supports : cartouches, cassettes, disquettes, disques. Des acquisitions et des dons complètent cette collecte, notamment pour des productions plus anciennes.

Ce qui me plaît dans ce principe, c’est qu’il déplace la question. On n’attend pas seulement qu’un jeu devienne un chef-d’œuvre reconnu pour considérer qu’il mérite une place dans notre mémoire. Une production culturelle raconte aussi une époque par ses usages ordinaires.

Un jeu peut renseigner sur des façons de représenter le monde, des techniques de création, des modes de distribution ou des habitudes de loisir. Il n’a pas besoin d’avoir été mon jeu préféré pour intéresser quelqu’un qui cherchera à comprendre ces années-là.

La présentation des jeux vidéo à la BnF montre d’ailleurs une ambition qui dépasse la collection d’objets. Il faut garder la possibilité de les examiner et, autant que possible, de les faire fonctionner. Une boîte impeccable contenant un jeu devenu illisible reste une mémoire assez silencieuse.

Le fichier ne suffit pas toujours à retrouver la partie

Un livre demande une lumière et quelqu’un qui sache le lire. Un jeu peut demander un ordinateur précis, un système d’exploitation, un écran et une manière de commander ce qui s’y passe. Chacun de ces éléments peut vieillir ou disparaître.

La BnF privilégie notamment l’émulation : faire reproduire par un ordinateur actuel le comportement d’un ancien environnement informatique. On évite ainsi de dépendre uniquement de machines d’origine, elles-mêmes fragiles. Cela ne signifie pas qu’un logiciel magique saura relancer tous les jeux sans travail ni ajustement.

Ce qui est conservé doit donc rester intelligible. Comment lançait-on la partie ? Quels gestes faisaient avancer le personnage ? À quoi correspondaient les contraintes de l’écran et de la machine ? Garder une œuvre interactive oblige à se préoccuper de ce que faisait la personne devant elle.

Avec un jeu dépendant d’un service en ligne, la difficulté change encore d’échelle. Le programme installé chez le joueur peut n’être qu’une partie de l’ensemble. Si l’authentification, les règles de la partie ou le monde partagé se trouvent ailleurs, copier ce programme ne reconstitue pas automatiquement ce qui manque.

Et même un serveur remis en marche ne recréerait pas forcément la communauté d’une époque. Les échanges, les habitudes et les événements vécus ensemble appartiennent aussi à l’histoire. Une capture d’écran montre un décor ; elle ne raconte pas toujours ce qu’on y faisait à plusieurs.

Peut-on aller jouer dans les collections ?

Le guide de la BnF consacré aux jeux vidéo distingue deux usages. Le fonds patrimonial relève de la bibliothèque de recherche : il est consultable sur accréditation, avec un motif de recherche. La salle P fait partie de ce dispositif. Pour un titre précis, le catalogue et les modalités de consultation sont donc les bons points de départ.

Il existe aussi une sélection de jeux proposée au public en salle A. Ce n’est pas le même accès, ni l’intégralité du fonds historique ouverte à la demande. La différence évite d’imaginer un gigantesque catalogue dans lequel chacun pourrait choisir n’importe quel titre pour sa soirée.

Les magazines spécialisés, les démonstrations et les traces des pratiques complètent cette mémoire. La conservation peut donc aussi servir quelqu’un qui étudie la fabrication ou la réception d’un jeu, sans chercher simplement à y rejouer.

Je trouve assez réjouissant qu’une bibliothèque nationale prenne ces objets au sérieux. Cela ne transforme pas tout loisir en travail universitaire. Cela reconnaît simplement qu’un loisir peut laisser des traces dignes d’être étudiées.

Conserver n’autorise pas à tout distribuer

C’est ici que ma découverte de la BnF rejoint la proposition politique. Le dépôt légal ne transforme pas un jeu en œuvre libre de droits. L’article L132-4 du Code du patrimoine prévoit un cadre de consultation sur place pour les chercheurs accrédités, ainsi que les reproductions nécessaires à la collecte, à la conservation et à cette consultation.

On est donc loin d’un droit général de téléchargement depuis son canapé. Une œuvre peut ne plus être vendue tout en restant protégée. L’abandon commercial et la liberté de redistribution ne sont pas deux façons de dire la même chose.

La proposition déposée par Ugo Bernalicis et ses collègues cherche précisément à aller plus loin. Son texte initial envisage une plateforme publique, la transmission d’éléments nécessaires au fonctionnement des jeux et un accès sans nouvelle facturation pour les personnes ayant déjà acquis le droit d’y jouer. C’est une proposition débattue, pas un service déjà ouvert ni une autorisation générale en vigueur.

L’ambition exige autre chose que des espaces de stockage. Il faudrait clarifier les droits sur les différents composants, obtenir les éléments utiles et financer la restauration comme le fonctionnement. Selon les jeux, ces tâches pourraient être très différentes. Une institution qui sait conserver ne devient pas, par simple changement d’intitulé, l’exploitant de tous les services disparus.

Ce sont ces conditions concrètes qui me donnent envie de juger le projet. Le nombre de titres disponibles compte moins, à mes yeux, que la capacité à expliquer ce qui sera effectivement accessible, pour qui, avec quels moyens et pendant combien de temps.

Sauvegarder une culture avant qu’elle ne s’efface

Il y a finalement plusieurs problèmes que je mélangeais : protéger l’accès de quelqu’un à ce qu’il a acheté, conserver une œuvre pour la recherche et transmettre la mémoire d’une pratique. Ils se rejoignent parfois, mais une même copie ne les résout pas tous.

La BnF me fait voir le jeu comme un patrimoine qui doit pouvoir traverser les générations de machines. Ce patrimoine comprend des images et du code, mais aussi des conditions d’usage qu’il faut documenter avant qu’elles deviennent évidentes pour plus personne.

Mon interrogation sur le possible calcul politique demeure une interrogation. Elle ne suffit ni à invalider l’idée, ni à rendre son exécution plus simple. Pour comprendre ce qui est proposé, il faut regarder le travail déjà accompli et la distance qui le sépare de la nouvelle mission annoncée.

Je pensais découvrir une curiosité dans les réserves d’une bibliothèque. Je découvre une question très actuelle : quand une œuvre a besoin d’un environnement pour exister, que devons-nous transmettre pour que les suivants puissent encore la rencontrer ?