Que se passe-t-il quand presque chaque jour reste en mémoire ?
Une adolescente peut raconter des journées ordinaires longtemps après les avoir vécues. L’hyperthymésie éclaire une question qui me touche davantage que la performance. Que nous apporte l’oubli ?
Retrouver une journée et choisir de la revoir sont deux choses différentes.

L’idée de pouvoir retrouver un mardi quelconque, avec le temps qu’il faisait, le repas et les vêtements que je portais, me fascine et m’inquiète à la fois. Il y a des jours que je préfère avoir oubliés. Je me suis donc demandé ce que veut dire cette promesse de se souvenir de presque tout, et ce qui se passe quand les souvenirs reviennent sans qu’on les ait sollicités.
Un souvenir qui commence par une date
L’hyperthymésie est aussi appelée mémoire autobiographique hautement supérieure. Les personnes étudiées peuvent retrouver des événements de leur propre vie en détail à partir d’une date. Ce sont parfois des événements banals, bien loin des grands anniversaires que la plupart d’entre nous gardent en tête.
Dans l’étude menée par Anne Cleary et ses collègues, une adolescente présente ce profil. Les chercheurs s’intéressent à la précision de ses souvenirs et à la fréquence à laquelle ils lui reviennent. Une date peut servir de repère. Elle peut faire surgir tout un voisinage de détails, comme le moment où l’école était fermée pour un défilé, puis ce qu’elle a fait de ce jour libre.
Quand des détails peuvent être recoupés avec un calendrier, un événement public ou des traces indépendantes, ils donnent un moyen de vérifier le récit. Les chercheurs ne disposent évidemment pas d’un témoin pour chaque moment de chaque journée. Ce qui est démontré porte sur les souvenirs vérifiables et les épreuves utilisées.
Retenir sa vie et retenir une liste
J’avais tendance à imaginer qu’une telle capacité s’étendrait à tout. L’adolescente obtient pourtant des performances ordinaires aux évaluations neuropsychologiques et aux tâches de mémoire en laboratoire rapportées dans l’étude. Le phénomène concerne une manière particulière de retrouver son passé.
Cela explique pourquoi les chercheurs séparent ces cas des performances des champions de la mémorisation. Apprendre volontairement une suite de chiffres et se rappeler sans préparation ce qu’on faisait un jour de novembre mobilisent des aptitudes différentes. Un souvenir peut être lié à une rue, à une personne ou au moment où une nouvelle est arrivée. La liste de chiffres n’a pas forcément cette place dans une vie.
Pourquoi les souvenirs reviennent-ils ?
L’équipe de Cleary a utilisé un questionnaire sur les souvenirs autobiographiques involontaires. L’adolescente a rapporté des retours du passé sensiblement plus fréquents que dans les données de comparaison. Les chercheurs avancent une hypothèse. Chaque retour pourrait réactiver et consolider le souvenir, ce qui le rendrait plus accessible par la suite.
Le sens de la relation reste ouvert. Peut-être revient-on davantage à un souvenir parce qu’il est déjà vif. Peut-être que les deux effets s’entretiennent. Un cas détaillé permet de poser la question, avec trop peu de recul pour trancher à lui seul entre ces explications.
D’autres personnes ont été étudiées
En 2006, Parker, Cahill et McGaugh ont décrit le cas d’une femme désignée par les initiales AJ. Chez elle, le rappel de son passé prenait une place importante et pouvait survenir automatiquement. Une étude de 2012 a ensuite comparé onze personnes présentant ce profil à des témoins. Leur avantage concernait notamment les événements et les dates associés à leur vie.
Même une mémoire remarquable peut reconstruire et déformer. En 2013, Patihis et ses collègues ont observé que des personnes avec cette aptitude restaient sensibles à certaines formes de faux souvenirs en laboratoire. Un souvenir très vivant peut donc être ressenti avec conviction et contenir une erreur.
Ce que je gagne à oublier
Je comprends mieux ce qui me trouble dans cette histoire. Pouvoir retrouver une belle journée sur commande me tente. Revoir une dispute ou une humiliation chaque fois qu’un détail la rappelle me tente beaucoup moins. Le caractère involontaire de certains souvenirs change le sens de cette capacité, et son vécu peut varier d’une personne à l’autre.
Il me reste une question. Parmi les jours dont j’ai perdu les détails, certains ont peut-être laissé quelque chose qui m’accompagne encore. Combien de ce que je suis vient de journées que je serais bien incapable de raconter ?