Mundaneum, le « Google de papier » né en Belgique : comment un rêve d’indexer le monde a préfiguré nos moteurs de recherche

Parfois, les grandes révolutions commencent avec… des fiches cartonnées. En creusant le sujet, je suis tombé sur une épopée belge méconnue : le Mundaneum, vaste projet lancé à la fin du XIXᵉ siècle par Paul Otlet et Henri La Fontaine pour organiser toute la connaissance du monde. Oui, toute. Sur papier. Et si l’expression « ancêtre d’Internet » est parfois galvaudée, ici, la parenté est suffisamment troublante pour qu’on s’y attarde.

De Bruxelles à Mons : l’ambition folle d’archiver l’humanité

Tout commence en 1895, quand Otlet et La Fontaine (aidés par Léonie La Fontaine) fondent une institution de bibliographie internationale et posent la première brique du Répertoire bibliographique universel (RBU), une gigantesque base sur fiches destinée à tout recenser : livres, articles, images, cartes, faits. Le chiffre donne le tournis : de 400 000 entrées la première année à environ 18 millions de notices au milieu des années 1930, alimentées par un réseau mondial de bibliographes. Aujourd’hui, l’héritier institutionnel — installé à Mons — conserve environ 6 km d’archives.

Le Mundaneum finira par être surnommé le « Google de papier » (l’expression est passée dans la presse et le tourisme local), mais à Bruxelles des années 1920-1930, c’était d’abord un Palais mondial de la connaissance : salles thématiques, musées documentaires, et surtout ce RBU, cœur battant du projet.

Comment ça marchait ? Avec des fiches, un code décimal… et un service « recherche par courrier »

Sur le plan technique, Otlet et La Fontaine ne se contentent pas d’empiler des fiches. Ils adoptent et étendent la Classification décimale universelle (CDU), une taxonomie analytique très fine qui permet d’indexer un sujet sous toutes ses facettes (discipline, lieu, époque, forme du document, etc.). Cette normalisation rend le répertoire interrogeable bien avant l’heure du SQL.

Le détail savoureux que j’ai exhumé : dès 1896, le Mundaneum propose un service payant de requêtes par correspondance. Vous envoyez votre question, des documentalistes « matchent » les résultats dans les tiroirs, et vous reçoivez par la poste des copies de fiches. En 1912, plus de 1 500 questions par an trouvent réponse. Et si votre requête promet plus de 50 résultats, on vous met en garde (la limite de pagination de l’époque, en somme). On est à deux doigts du « tapez votre mot-clé ».

Otlet pousse même l’imagination plus loin dans son Traité de documentation (1934) : il envisage des dispositifs « électriques » et des écrans à distance, un réseau de consultation qui anticipe par éclairs la logique du web (mais sans l’informatique pour le réaliser). Une édition numérique de travail de ce Traité existe aujourd’hui — il reste ardu à consulter mais donne la mesure de sa vision.

La « Cité mondiale » : quand Le Corbusier dessine l’architecture d’un Internet analogique

Parce que la connaissance a besoin d’une scène, Otlet rêve d’une Cité mondiale centrée sur le Mundaneum. Le Corbusier, rien que ça, planche en 1928-1929 sur des plans détaillés : un centre international de documentation, d’éducation et de science, pensé comme le complément du Palais de la Société des Nations à Genève. Le projet ne sera jamais construit, mais l’architecture moderniste sert ici de métaphore bâtie de ce que deviendra le web : un lieu où l’on converge pour lier des savoirs, circuler entre des collections, naviguer dans un réseau d’idées.

Cette ambition démesurée se heurte toutefois au réel : financements aléatoires, déménagements, puis Seconde Guerre mondiale avec destructions et dispersions d’archives. Le Mundaneum survivra, transformé, avant d’être relocalisé et ouvert au public à Mons à la fin des années 1990.

Labels, chiffres et héritage : ce que le XXIᵉ siècle retient du Mundaneum

Si vous cherchiez une preuve que cette histoire n’est pas qu’une jolie légende pour amateurs de tiroirs en bois, en voici deux :

Côté métriques : la fourchette de 12 à 18 millions de fiches revient souvent dans les sources (l’institution parle aujourd’hui d’environ 18 millions pour la période 1895-années 1930) — un ordre de grandeur qui situe le Mundaneum à l’échelle d’un index national moderne… mais analogique.

Alors, vrai ancêtre d’Internet ? Disons plutôt un ancêtre des moteurs de recherche par son obsession de l’indexation, sa normalisation (la CDU) et son service de requêtes. Internet, lui, apporte l’infrastructure distribuée, l’hypertexte cliquable, la mise à jour temps réel — autant d’ingrédients qu’Otlet avait intuitionnés mais pas les moyens techniques d’assembler. Les historiens nous invitent d’ailleurs à éviter l’anachronisme : c’est une préfiguration, pas une version 1.0.

Ce que cette aventure nous apprend (et pourquoi elle nous concerne encore)

En parcourant ces archives et récits, j’ai été frappé par trois choses :

  1. La puissance des standards. Sans CDU, pas de requêtes efficaces. Aujourd’hui, ce rôle est joué par des schémas de données, des ontologies et des métadonnées ; changer d’échelle n’a pas changé le besoin de structure.
  2. L’importance de l’interface. À défaut de navigateur, le Mundaneum offrait des documentalistes comme interface humaine ; l’alerte « plus de 50 résultats » me fait sourire… et me rappelle mes propres recherches trop vagues.
  3. Le lien entre savoir et paix. Otlet et La Fontaine — prix Nobel de la paix 1913 pour ce dernier — voyaient dans la diffusion organisée des connaissances un instrument de coopération internationale. Une idée qui résonne à l’heure des désordres informationnels.

Et si vous passez par Mons, sachez que le Mundaneum n’est pas qu’un mythe : c’est un musée/centre d’archives vivant, exposant ses trésors et racontant l’histoire d’une obsession : rendre la connaissance consultable. On ne peut pas faire plus actuel.

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